Anna Mahé
Cauchemar
Monsieur le sous-préfet s'était couché d'excellente humeur. Le dîner avait été bon, le champagne merveilleux, et surtout, surtout, monsieur le sous-préfet présidait le lendemain le conseil de révision. Beaucoup de sous-préfets souriraient dédaigneusement à l'idée de ce banal régal, mais celui-ci n'était pas encore blasé : son patriotisme chantait bien haut et une vraie joie lui venait à l'idée de contempler demain les solides gaillards que le major déclarerait bons pour le service.
Souriant, monsieur le sous-préfet s'endormit et rêva comme cela arrive souvent. Or, le gibier et le champagne aidant, ses rêves n'eurent rien d'éthéré et la svelte petite Mme X…, laquelle savait flirter si gentiment, omit de lui rendre visite… en rêve bien entendu.
Dire que le rêve de monsieur le sous-préfet fut cauchemar du commencement jusqu'à la fin serait exagérer. Même, le début ne fut qu'une réalisation anticipée, partant agréable de la cérémonie du lendemain… Les yeux clos, il s'égayait discrètement de l'allure gauche, des yeux effarés, des gestes pudiques de petits jeunes gens naïfs ; il souriait aux torses robustes, aux bras solides, aux fronts têtus, des gars solides. Il mesurait la force, l'endurance de toute cette chair étalée devant lui et il ne connaissait aucun dégoût. Il n'avait pas un geste de recul devant la crasse de quelques-uns et il oubliait, en ce lieu, la délicatesse qu'on affiche dans le monde.
Monsieur le sous-préfet savourait en rêve la joie du lendemain. Son cœur de patriote battait plus fort et il songeait devant toutes ces viandes au discours qu'il prononcerait le soir au banquet.
Seulement le gibier et le champagne s'en mêlèrent et le bon petit rêve se mua en cauchemar.
Alors que les sourires de la commission s'élargissaient devant la stature de quelques gars qui entraient ; alors que le major allait commencer à faire pivoter sur eux-mêmes ces futurs défenseurs de la patrie un rire partit de leurs robustes poitrines et le plus solide ricana : « Allons, allons, on ne s'imagine peut-être pas que nous sommes ici pour nous faire examiner sur toutes les faces et finalement nous déclarer bons pour la boucherie. Ça c'est bon pour les bœufs, mais les taureaux ne marchent pas… »
Monsieur le sous-préfet eut un geste indigné ; et commençait déjà à ouvrir la bouche pour protester contre cette trop cavalière réponse, quand l'orateur lui coupa prestement la parole. Il n'était pas bien élevé et sûrement la petite Mme X… se fût évanouie en entendant de telles paroles. Le sous-préfet, étant un homme, avait le droit de ne pas défaillir, mais néanmoins tout son courage l'abandonna quand, railleusement, le robuste gaillard dit : « Aussi bien, point n'est besoin de tant parler, les copains. Montrons à ces messieurs que nous n'avons pas besoin d'aller à l'armée pour apprendre à tuer. Ces gens-là nous gênent, donc allons-y. »
Et ils y allaient. Le sous-préfet eut l'honneur de voir se diriger vers lui l'orateur de la bande tandis que les autres tendaient leurs mains calleuses vers les cous de ces messieurs de la commission. M. le sous-préfet voulut crier, mais en vain. Les mains brutales commençaient à serrer son cou… quand il s'éveilla…
Il s'ébroua dans son lit, un peu pâle encore de l'émotion du cauchemar, puis se rendormit paisible. Son gros bon sens lui avait prouvé en une minute l'impossibilité d'une réalisation de ce rêve angoissant. Allons donc ! il les connaissait bien peut-être, les gars qui allaient défiler devant lui : il les savait bien incapables de se montrer méchants.
Et monsieur le sous-préfet présida souriant le conseil de révision cette année-là encore. Il eut à peine un frisson devant quelques gaillards bien musclés, et son frisson s'effaça vite car il le savait bien : ce n'étaient que des hommes châtrés.
Anna Mahé