Le Cinéma du Peuple
Causerie de Lucien Descaves précédant la projection des Misères de l’Aiguille (avec Musidora)
Le cinéma étant aujourd’hui reconnu d’utilité publique, les organisateurs de cette soirée se sont demandé si le moment n’était pas venu d’en faire un instrument d’enseignement, de propagande et d’émancipation. C’est la préoccupation à laquelle ils ont obéi en fondant le « Cinéma du Peuple ». Mais je découvre à cette entreprise une autre raison d’être, que je voudrais indiquer brièvement, et sous ma responsabilité. Il me semble que le cinéma tel que nous le comprenons, met aux mains du peuple non seulement les moyens de s’instruire et de s’émanciper, mais le moyen aussi de gagner à sa cause, beaucoup de ceux qui n’ont qu’une faible notion des droits, des misères et des revendications du prolétariat.
Nos amis se sont donné pour objet d’amuser, d’éduquer et d’émanciper. À ces trois mots, je proposerai d’en ajouter un quatrième : « initier » ! Initier, par l’image animée, les heureux de ce monde à la vie laborieuse et difficile des déshérités. – Mais, direz-vous, si les heureux de ce monde ne veulent pas être initiés. S’ils se complaisent dans leur ignorance et leur aveuglement. – Eh ! bien, tant pis pour eux. Vous aurez toujours l’honneur de leur avoir tendu la perche, et si, un jour ou l’autre, le courant les entraîne, ils ne l’auront pas volé !
Je dois le dire tout d’abord, l’empressement avec lequel vous êtes venus, doit d’autant plus nous réjouir qu’il fait justice d’une calomnie dirigée contre vous. Car vous ne vous en doutez peut-être pas, mais on vous a calomniés.
Il y a quelques jours, je m’efforçais de faire partager à un de mes vieux amis, mon enthousiasme pour le « Cinéma du Peuple » – du Peuple ! À mon vif étonnement, je n’y parvins pas.
Bien au contraire, cet ami me dit amèrement :
— Ah ! voilà encore un beau feu de paille, une tentative vouée fatalement à l’insuccès !
— Pourquoi ?
— Vous le demandez ? Mais parce que son titre la condamne !
— Je ne comprends pas.
— C’est pourtant bien simple. Est-ce que vous avez jamais vu un Théâtre dit du peuple, réussir ? Les gens riches, la bourgeoisie même, n’y viennent pas – et l’ouvrier, l’employé, le travailleur, le peuple enfin, n’y vient pas davantage, mais pour d’autres raisons.
— Lesquelles ?
— Le peuple n’aime pas à ce qu’on l’invite à s’amuser pour ainsi dire en famille. Il veut pouvoir prendre son plaisir où il le trouve. C’est lui faire injure que de lui destiner expressément certains spectacles. On a l’air de ne pas le trouver digne des autres. Alors qu’arrive-t-il ? C’est que plus vous l’en détournez, plus il y court ! Voilà sans doute pourquoi ce qui manque et ce qui manquera toujours le plus à un théâtre du peuple, c’est un public populaire !
Il n’y a là que boutade et paradoxe. Mon vieil ami se trompe, et j’espère bien que l’avenir de cette entreprise le lui prouvera.
Hélas ! Il est trop vrai que les théâtres du peuple à la naissance desquels j’ai assisté, sont tous morts jeunes. Mais il n’en pouvait pas être autrement. Je ne dis pas qu’ils ont failli tous à leur mission d’amuser, d’instruire et de moraliser le peuple. Non ! Mais cette mission, encore fallait-il qu’ils eussent les moyens de la remplir. Ils ne l’avaient pas.
Un théâtre... un théâtre comportant une salle d’un loyer onéreux, des décors, des accessoires, des costumes, une troupe en chair et en os, ça représente des frais, beaucoup de frais. Pour les couvrir, il faut réaliser des recettes, de grosses recettes. Or, un théâtre populaire mentirait à son titre, si le prix des places y était élevé ! Conclusion : ce théâtre animé des meilleures intentions du monde, ne peut pas vivre, réduit au public à bon marché, au public populaire.
Et c’est là, je crois, la raison principale des échecs que nous avons eu à déplorer.
Le Ciné que l’on inaugure ce soir, se présente dans des conditions tout autres. Il consacre une révolution dans le monde dramatique et dans les mœurs.
Le cinéma, par le fait seul qu’il n’a besoin pour s’installer que de la première salle venue, salle d’école, salle de mairie, salon pour nous, grange (et même à défaut de salle, une place publique), le cinéma, dis-je, est essentiellement populaire. Au cinéma, le peuple est chez lui. C’est lui qui daigne admettre dans sa compagnie le bourgeois et sa famille. Et voilà les rôles renversés ! Les gens de là-haut n’ont plus rien à envier aux gens de la haute !
En effet, un petit cinéma de quartier peut faire passer sur l’écran exactement les mêmes films qu’un grand music-hall. La modicité des frais de toute sorte permet de ne plus faire payer au spectateur 10 ou 12 F un fauteuil d’orchestre, et c’est une considération à laquelle le bourgeois même est sensible. Le spectacle étant enfin à la portée de toutes les bourses, l’égalité s’établit par en bas, preuve que le cinéma est essentiellement démocratique.
Vous voyez maintenant le raisonnement de mon vieil ami se retourner contre lui. C’est le bourgeois qui va se dire : « Si le cinéma populaire donne des spectacles intéressants, à des prix abordables, pourquoi n’en profiterais-je pas, moi aussi ? Le peuple n’en a pas le privilège, après tout ! ».
Et c’est en faisant cette réflexion qu’il a commencé à délaisser les grands théâtres, où on ne lui donnait d’ailleurs que des spectacles à faire lever les yeux, tantôt le cœur et tantôt les épaules. Eh ! bien, nous allons saisir l’occasion de l’instruire, ce bourgeois qu’une raison d’économie nous envoie. La classe ouvrière va lui donner un autre exemple que l’abaissement du prix des places : l’exemple dans la qualité des spectacles. Il est agaçant de toujours entendre dire que l’exemple vient d’en haut : nous allons le faire venir d’en bas.
C’est là que nous attendions le « Cinéma du Peuple », et vous serez reconnaissants tout à l’heure, à nos camarades, de n’avoir pas trompé cette attente.
Si jeune qu’il soit, le cinéma a déjà pas mal de détracteurs. Mais il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il est, dit-on, pour le bistro, un concurrent redoutable. Quel dommage, hein ? Pauvre bistro ! Pauvre bar délaissé ! Comme il est fâcheux, en effet, de voir la famille qui s’attablait le dimanche, et quelquefois en semaine, autour de l’absinthe domestique, porter au cinéma le prix de sa consommation ! Le malheureux débitant aura beau multiplier les graines et les appareils à sous, que va-t-il devenir si la femme et les enfants préfèrent à présent se rincer les yeux plutôt que de se rincer la dalle !
Oh ! je sais bien que les films ne sont pas tous d’un goût indiscutable ! Au théâtre qu’il menace, le cinéma a trop souvent emprunté jusqu’ici ses sujets, ses intrigues, ses vaudevilles stupides et ses mélodrames démodés. Mais tel quel, encore une fois, il verse des poisons moins dangereux que ceux d’en face. Il fait prendre aux clients du comptoir de nouvelles habitudes ; il leur propose un meilleur emploi de leurs loisirs.
Eh bien ! c’est à nous d’en profiter pour introduire dans les plaisirs du peuple, ces grains d’enseignement, d’éducation et d’émancipation que l’alcool ne contient pas, ne contient jamais !
Tel est le programme du « Cinéma du Peuple ». Il tient en trois mots : amuser, instruire, émanciper.
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Amuser, par d’autres histoires que celles d’adultère et de couchage, auxquelles se complaisent les classes supérieures et leurs fournisseurs attitrés !
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Instruire, par d’autres drames et d’autres exemples que ceux de Nick Carter et de Sherlock Holmes, dont l’enfance et la jeunesse peuvent être, d’une autre manière, empoisonnés.
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Émanciper enfin, par les réflexions d’un ordre élevé et d’une portée sociale que susciteront des scènes de la vie du peuple véridiques, sincères, et comportant une moralité que le spectateur dégagera de lui-même.
Vous allez dire tout à l’heure à nos camarades s’ils ont rempli ce programme.
Enfin, vous allez voir... ce que vous allez voir !
Si vous êtes contents, envoyez-nous du monde – et revenez. Si vous préférez le Bossu, la Tour de Nesle ou les aventures de Rigadin, c’est votre droit. Comme c’est le nôtre à nous de penser que Latude ou Trente [-cinq] ans de captivité, voire même Trente ans ou la vie d’un joueur, n’ont pas la même valeur éducative que Trente ans ou la vie d’une ouvrière de l’aiguille, d’un mineur ou d’un boulanger !