Dans un ouvrage célèbre, un des hommes que nous vénérons parce qu'il a vécu pour faire son devoir, Tchernychevskiy, s'est posé cette question : « Que Faire ? » Que faire pour que l'histoire soit autre chose qu'une lugubre plaisanterie ? Que faire pour supprimer l'oppression et la misère, pour assurer aux enfants qui naitront un avenir de justice et d'égalité ? On sait comment Tchernychevskiy a été puni pour s'être posé ces questions révolutionnaires et pour avoir tenté d'y répondre. L'empereur « martyr » que pleure Mr Gambetta, fit déporter le penseur sous le cercle polaire, dans le pays des neiges et des tempêtes, là, où le mercure gèle pendant six mois de l'année et où les vitres des masures sont remplacées par des glaçons. Mais il faut dire en toute justice que le doux Alexandre se repentit de cette cruauté quelques jours avant sa mort et donna l'ordre de transférer Tchernychevskiy à des centaines de kilomètres plus près du pôle, sur une plage que visitent les ours blancs pour dévorer l'homme quand ils manquent de poissons ou de phoques.

Mais, qu'importe aux hommes de cœur ce que font les Alexandre et leurs sequelles de geôliers et de bourreaux ? La question n'en reste pas moins tout entière et Tchernychevskiy n'était pas seul à s'en occuper. Le nombre des socialistes ne se compte plus. Il ne naît plus un travailleur à la vie de la pensée qui n'étudie aussi le grand problème et qui ne demande ce qu'il faut faire pour que le bien-être ne soit plus désormais un privilège de caste, pour que chaque homme jouisse du plein développement de ses facultés, du produit complet de son travail. Voilà ce que nous étudions, nous, socialistes, et nous savons par expérience ce qu'il nous en coûte de sacrifices et de luttes, mais aussi ce qu'il nous en revient de joies profondes. C'est un bonheur de lutter pour le bon droit, un bonheur de choisir pour compagnons ceux qui souffrent injustement et de prendre pour ennemis les heureux de ce monde, tous gonflés de leur insolence.

Que nos camarades réfléchissent et comparent ! Il leur sera facile de voir que si la valeur respective des hommes doit se juger par l'importance des idées qu'ils agitent, les socialistes représentent, en comparaison de tous les partis politiques et de toutes les coteries d'État, une évolution supérieure de l'humanité. Quelle humiliation ce serait pour nous de nous abaisser à tous ces tripotages que l'on appelle la politique et qui font la gloire des hommes du gouvernement ! A la question que se faisait Tchernychevskiy, opposons les problèmes qui occupent les États et voyons la différence !

Commençons par la République française et par ses hauts personnages. Gambetta, Grévy, Ferry, Simon et autres se disent aussi : « Que faire ? ». Mais quelle est donc pour eux la question capitale, celle qui doit passionner la nation et devenir le point de départ de toute la politique future ? Eh bien, parmi ces chefs de file, les uns voient le salut de la France dans un système électoral qui ferait voter les citoyens de tout département pour une liste de plusieurs candidats au pouvoir, les autres veulent au contraire que dans chaque arrondissement le troupeau des votants ne puisse faire sortir de l'urne que le nom d'un seul élu. Voilà la question qui divise le parlement en deux camps ennemis, qui fait sortir Grévy de derrière son paravent mystérieux et qui a mis les foudres de Jupiter aux mains de Gambetta !

Il va sans dire que de part et d'autre, on peut trouver les meilleures raisons pour défendre l'un ou l'autre système, à moins toutefois qu'on ne les considère tous deux comme une duperie, comme une pure abdication de la part du peuple.

Mais l'art des fins politiques ne consiste-t-il pas précisément à détourner l'attention des questions graves pour la reporter sur des niaiseries ? Evidemment, le mode d'élection importe peu, si d'une manière ou d'une autre, le pauvre peuple doit toujours avoir des maitres. Scrutin de liste ou scrutin d'arrondissement, tout cela n'intéresse que les partageux du pouvoir, mais quel bénéfice peuvent donc en retirer les citoyens ? C'est toujours l'éternelle question de savoir à quelle sauce le poisson veut être mangé. Quels maitres, veux-tu, peuple français ? Des maitres venus de la campagne ou des maitres de la ville ? Des avocats qui parlent avec l'accent marseillais, ou des journalistes ayant le bagou de Paris ? Voilà ce qui passionne la France politique ! voilà l'os que se disputent tous les dogues parlementaires !

Passons maintenant à la puissante Allemagne, l'Etat modèle pour tous les adorateurs de la force. Quelle est la grande question qui s'agite au sommet de cet Olympe où trône le dieu Bismarck ? « Que faire » se dit-il aussi, mais « que faire pour tromper le peuple ? » Ce qui l'occupe dans ce moment, c'est de changer le système des impôts, de manière que le corvéable paie beaucoup plus, tout en ayant la naïveté de croire qu'il paie beaucoup moins. Bismarck est devenu grand admirateur de la France ; il lui faut tous ces beaux impôts indirects sur le tabac, sur les boissons, qui rapportent des centaines de millions sans que le consommateur ait l'idée de s'insurger ; il faut que le mouton aille de lui-même se faire tondre, que l'imposable aille joyeusement payer sa quote part du budget dans les auberges et les tabagies. Heureuse idée pour rendre les gouvernements solides et perpétuer la servitude des peuples ! L'opinion de ces gens d'en bas importe peu au prince et à ses porte-parole ; mais dans le parlement retentit un grand bruit de phrases et le « fond des reptiles » sert à payer des milliers et des milliers d'articles éloquents. De part et d'autre, tout le monde a raison. Impôts directs, impôts indirects, ne sont-ils pas des formes différentes de l'oppression et du vol, et si l'on fait tant que de s'y soumettre, qu'importe si l'on se laisse voler dans la poche de droite ou dans celle de gauche !

De ces hauteurs de la puissante Allemagne, descendons à la petite Grèce et à la Turquie ruinée, qui l'une et l'autre sont en train de passer la revue de leurs troupes pour marcher en guerre. Sans doute, les questions agitées entre ces deux Etats doivent être bien graves, puisque le canon va parler et que des milliers d'hommes vont s'entretuer ! Des patriotes ingénus fourbissent leurs armes avec enthousiasme pour se préparer à la lutte ; mais de quoi s'agit-il au fond ? De savoir combien de sujets compteront les deux souverains.

Le sultan de Turquie veut garder ses terres grecques, le roi de Grèce veut arrondir son domaine de pays albanais et turcs. Avant de partir en bataille, il serait bon de connaître l'opinion des peuples qu'on se dispute et qu'il s'agit de partager ; mais non ! c'est à Bismarck, à Gladstone, à Gambetta qu'il faut s'adresser. Les convenances exigent qu'en pareille matière, le peuple soit compté pour rien et que tout dépende des volontés royales.

Et dans tous les autres Etats, ne voyons-nous pas des phénomènes analogues ? Les « questions » gouvernementales ne sont-elles pas toujours de simples vétilles qui font hausser les épaules à tout homme sensé ? Et dans notre glorieuse patrie helvétique, si fière de ses « libertés populaires » quelle était naguère la grande question, — à côté de cette éternelle « question du lac » en discussion depuis cent ans ? « Que faire ? » se disaient tous nos grands hommes d'Etat ? Nommera-t-on un Vaudois ou un Suisse du nord au poste de conseiller d'Etat ? Enfin on a nommé un Vaudois : « La patrie est sauvée ! Gloire au ciel ! » Un ancien diplomate, envoyant son fils faire sa tournée d'Europe auprès des cours étrangères, lui disait au départ : « Va voir, mon fils, avec combien peu de sagesse le monde est gouverné ! » Il aurait pu lui dire au contraire : « Va voir, ô mon fils, avec quel art les gouvernants savent passionner les peuples pour des futilités, et les détourner de la grande question sérieuse, la revendication du droit !

Amis socialistes, ne nous laissons pas détourner par tous les coups d'Etat, qui ne sont que des changements de décors, par toutes ces plaidoiries d'avocats au parlement, par toutes ces tartines de journaux à tant la ligne ! Nous savons ce qu'il y a à faire ; regardons notre but avec une invincible persévérance. Ce que nous voulons, c'est détruire l'Etat et toutes ses institutions, c'est reprendre la terre, les usines et toutes les richesses à quelques-uns pour les rendre au véritable propriétaire, c'est-à-dire à tous !