Lucienne Gervais
L'amour libre
Les anarchistes sont taquins. Ainsi, aux Causeries comme j'arrivais, on me remit la brochure de Madeleine Vernet sur l'amour libre en me disant : « Le Bibliophile est un paresseux ; si nous comptons sur lui pour parler de notre brochure, nous pouvons attendre longtemps. D'ailleurs n'est-ce pas à toi à faire cette critique. Voilà l'occasion de donner ta façon de penser et d'agir sur un sujet aussi controversé. »
Il y avait quelque malice dans le ton et je sentis les regards de quelques amis peser sur moi, légèrement moqueurs. J'ai pris la brochure et j'ai répondu, un peu par bravade : « Vous avez raison. C'est à moi de faire ce travail et je n'y manquerai pas. »
Maintenant me voilà devant la brochure et je me rends bien compte comme j'ai trop présumé de mes forces, de quelle façon j'ai jeté mon inexpérience dans un travail difficile. C'est alors que j'ai bien compris que la véritable autorité venait de la compétence. Pourtant aussi ai-je pensé qu'il était nécessaire de donner les impressions que peut avoir une jeune fille devant l'inconnu de l'amour ou aux premières heures de l'exercice de ses facultés amoureuses et j'ai cru que mon opinion ne serait pas sans soulever un écho intéressant parmi beaucoup de lecteurs et de lectrices.
J'ai feuilleté longuement la brochure et j'en ai lu le corollaire — l'article de son auteur paru dans Le Libertaire Nº 27 à propos d'une critique de cette brochure par un sénateur quelconque. — La hardiesse des vues, la façon simple d'analyser les sensations de la femme m'ont beaucoup plu. J'ai compris qu'il était difficile de mieux dire ces choses. Mais je suis arrivée à cette conclusion que sur un sujet aussi passionnant que l'amour libre bien d'autres choses étaient à dire.
On me parlera du format d'une brochure et de celui d'un article qui font mettre de côté bien des points. J'en conviens. Aussi dirai-je, pour mieux m'exprimer, que les critiques et les vues de M. Vernet sur l'amour libre font preuve d'un exclusivisme par trop féminin. Cela paraît de toute évidence dans l'article du Libertaire où elle accentue ses critiques.
L'amour libre n'existe dans l'organisation actuelle ni pour les hommes, ni pour les femmes : pourtant si l'on tient compte du facteur important qu'est la volonté des individus, c'est la femme qui peut arriver à vivre ses sensations amoureuses avec bien moins de difficultés que l'homme.
L'homme se heurte, dans la satisfaction de ses sens, à la pudibonderie, à la moralité de la femme qui, alors même que le désir est conforme au sien se refuse à le reconnaître, à le satisfaire en se satisfaisant.
La femme éprouve une sorte de volupté douloureuse qu'elle ne peut analyser, en se défendant contre l'emprise de l'homme. Elle est arrivée à considérer — et je parle des plus « émancipées » — son volontaire abandon comme une chute. Elle se plaît à laisser concevoir leur mutuelle possession comme une victoire à l'actif de l'homme.
Ce n'est pas l'opinion de M. Vernet. Elle écrit page 4 de la brochure :
Dans nos mœurs actuelles, il est beaucoup plus facile à un homme de juger s'il est « froid » ou s'il ne l'est pas. Libre de donner cours à ses désirs, il pourra sciemment après être passé dans les bras de plusieurs femmes — se déclarer pour ou contre la sensualité. Mais la femme, condamnée à ne connaître qu'un seul homme, ne peut en réalité savoir si ce qu'elle n'a pas éprouvé dans les bras de cet homme, elle ne l'eût pas éprouvé dans les bras d'un autre.
Et elle appuie ses assertions, dans le Libertaire n° 27 :
Bien certainement, à ma demande s'il était partisan de l'amour libre, M. Delahaye (le sénateur en question) eût répondu par un non très énergique ; mais combien embarrassé eût-il été pour me répondre quand je lui aurais demandé s'il ne l'avait jamais pratiqué.
... Bien certainement, dans le cours de sa vie, il a pratiqué l'amour en dehors des lois, de la morale et de la religion. Bien certainement il n'a point demandé au Code, à ses parents, à M. le curé, la permission d'être l'ami passager d'une femme toutes les fois qu'il en a éprouvé le désir. Bien certainement aussi le système des maisons closes n'est point un mystère pour lui.
Pourquoi donc ce même M. Delahaye proteste-t-il si fort quand je revendique pour l'amour le droit à la liberté, alors que ce droit à la liberté de l'amour, il l'a pris chaque fois que cela lui a fait plaisir. Je vais vous le dire pourquoi : c'est que moi, une femme, j'ai revendiqué l'amour libre pour toutes les femmes.
Voilà bien ce qui choque la moralité de ces messieurs : l'amour libre pour eux, soit ; pour la femme, vous n'y songez pas.
Et encore beaucoup d'autres passages qui me semblent partir de sentiments féministes exagérés, en même temps que de faux aperçus sur la question.
Comment M. V. peut-elle assimiler à l'amour libre cette obligation sexuelle qui jette l'homme sur le chemin des maisons de prostitution. Je ne sais comment parler de ces choses, mais comme je ressens bien que l'homme doit être écœuré, doit souffrir de se voir obligé de recourir à de pareilles « satisfactions ». J'y devine le pauvre, attendant à la sortie d'une caserne ou d'un hôtel riche, les rogatons et les restes des soldats ou des bourgeois. La différence des qualités ne doit compter pour rien dans l'atroce de cet acte. Il contente sa faim, peut-on dire qu'il a mangé librement. L'autre a contenté son sexe, peut-on dire qu'il a aimé librement.
Eh bien, je le dis franchement, il dépend plus de la volonté de la femme que de celle de l'homme de satisfaire ses sens sans avoir à recourir à de pareils moyens. Combien de fois ai-je compris que je n'avais qu'à mettre mon bras sur le sien pour trouver non pas, ce que M. V. appelle la communion complète, mais la satisfaction de mes sens.
La femme peut avoir l'impression qu'elle est libre de se donner, que c'est d'elle que dépend l'acte ou le non-acte ! L'homme prie, supplie, promet, toujours il fait entrer dans ses paroles des sentiments absolument étrangers à la cause qu'il soutient, au fait du désir qu'il faut susciter ou de l'amour qu'il faut faire naître. Il ne sait jamais que l'amour est libre ; il n'a même pas conscience qu'il peut l'être.
Toujours l'homme dans le mariage, dans la prostitution, dans l'union libre, toujours l'homme achète l'amour. Jamais l'homme n'a la douce impression de l'amour libre, du désir libre comme la femme peut avoir l'orgueil, le bonheur de le connaître.
Si les meilleurs ont peine à connaître le libre-amour, combien un Delahaye doit-il y être étranger ? Jamais cet homme ne peut comprendre un amour fort et sa haine vient de là. La libre satisfaction de ses sens dans un commun désir ne peut être pour lui qu'une « immoralité ». Ce Delahaye n'a jamais pratiqué l'amour en dehors des lois, de la morale et de la religion. Il est l'homme bienséant, l'homme régulier comme il convient d'être à tous les sages.
La femme, de par sa situation économique, de par ses besoins et la faiblesse des moyens dont elle dispose pour les satisfaire, de par les passions baroques qu'elle a prises et auxquelles elle finit par sacrifier avant tout (bijoux, dentelles, etc.,) se voit obligée de trafiquer de ses sensations sexuelles, de les mettre au service de toutes les sensations artificielles qu'elle s'est données. Quand elle échappe à cela, elle tombe sous l'idée ridicule de la morale, du convenu, de la pudeur. Tout cela est du domaine de la volonté féminine. — Quand je parle de volonté, je me place à un point de vue purement relatif. — Il me semble qu'il y a comme un marché des désirs, où les femmes s'associent, formant un trust pour que ne soit pas diminuée la valeur marchande de leur corps et de leurs caresses.
Par un moyen ou par un autre, les femmes entretiennent le désir et se refusent à le satisfaire naturellement. Si l'intérêt n'intervient pas, c'est la pudeur ou la morale qui entre en jeu.
Il plaît à la femme en général de donner ses libertés, ses joies sexuelles en échange d'autres satisfactions, d'autres besoins, souvent de passions purement imaginatives. Que la femme veuille satisfaire ses sens intégralement, le reste lui viendra par surcroît ; mais elle ne sait pas le vouloir. Ce n'est pas l'homme qui veut l'acheter, c'est elle qui se vend. Voilà l'impression nette que j'ai prise de la question sexuelle auprès de mes amies, dans le milieu qui m'entoure.
Puisque j'ai commencé à parler sur ce point, j'irai jusqu'au bout, sans laisser intervenir aucune fausse pudeur. La femme est victime de l'économie de la nature qui met en face d'elle le risque de la maternité. N'est-ce pas un obstacle à sa liberté sexuelle ? Pourquoi les femmes n'apprendraient-elles pas à se prémunir contre ces risques ? Pourquoi ne veilleraient-elles pas à ne prendre du plaisir que la part qui leur convient ? Ayons l'intelligence de nos actes. Sachons diriger nos satisfactions.
Je m'allonge sur ce point, évidemment parce que je conçois que je ne pourrais que répéter M. V. sur les autres. Ainsi sur l'obligation de remplir ses besoins sexuels hygiéniquement parlant, pour la femme comme pour l'homme ; sur le mensonge qui fait la femme « froide » ; sur le fait que cette froideur établie n'en constituerait pas une règle pour les passionnées ; sur la constatation que l'expérience de l'acte sexuel avant toute législation, arrêterait bien des mariages ; sur la condamnation de la monogamie je suis en tout accord avec notre camarade.
Je ferai une critique sur ce besoin de séparer nettement l'amour et le désir, de faire une classification puérile parce qu'impossible à noter : Amour du cerveau, amour du cœur, amour des sens. J'ai l'intention que souventes fois on ne doit pas, on ne peut pas analyser les attractions qui vous amènent à se vivre dans l'amour. Souventes fois aussi, on trouve chez celui ou chez celle que l'on aime des affinités de tous ordres. Mais, voilà tout cela n'est vu que sur un plan déterminé et pendant un temps limité. Puis tout s'écroule. La forme du désir qui est maîtresse, c'est à dire la plus forte à tel moment, empêche, entrave le libre-examen sur tous les autres points.
L'amour me semble donc une attraction qui rapproche les qualités de deux individus d'autant que cette attraction est forte et raisonnée, ou qu'une autre attraction plus puissante n'intervient. Il ne faudrait pas, de cette constatation, donner, comme M. V. semble le faire, une valeur morale à la durée. L'amour complet peut ne pas avoir de lendemain. Les individus peuvent ne pas évoluer pareillement.
J'ai ouï dire que l'amour était comme la folie de l'amitié. Je dirai qu'entre les deux sexes, il en est comme la raison, la consécration.
O que je bavarde, et je n'ai encore rien dit de ce que je voulais dire. Tant pis pour moi et tant mieux pour les autres, je vais m'arrêter, mais je ne le ferai pas sans me ranger complètement à la troisième partie de la brochure de Madeleine Vernet en disant comme elle que l'individu ne se vivra qu'en se débarrassant des dogmes, des conventions et des morales.
J'allais oublier...
L'individu, homme ou femme, ne se vivra que lorsqu'il saura mettre en pratique les belles théories qu'il fait, en dépit de l'ambiance, de la famille et du milieu.
On a représenté souvent l'amour faisant le pied de nez aux vieilles gens : eh bien ! moi, je vois l'amour, enfin libre, faisant le pied de nez aux morales surannées, aux vieux us et aux vieilles coutumes. Je vois l'amour faisant le pied de nez au vieux monde.
Lucienne Gervais