L'Amérique se passionne. Elle avait déjà l'affaire Thaw. Mais il paraît que les débats deviennent affreusement fastidieux n'étant plus pimentés par les révélations sensationnelles de la petite madame Thaw.

Elle se tourne donc vers une affaire à peu près analogue : un monsieur a séduit une jeune fille, puis, fatigué d'elle, la traite « avec plus de négligence qu'on ne peut traiter un chien ou un lapin ». Les frères de la jeune fille apprennent les faits et l'idée du scandale possible alarme leur vertu. Ils exigent le mariage entre les anciens amoureux. Après bien des difficultés le mariage se fait... mais le mari abandonne immédiatement sa femme et essaie de se sauver par la fenêtre : Les frères de la jeune fille, anges gardiens farouches de son honneur tuent l'infidèle.

Voilà ! Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que toute l'Amérique attend avec impatience l'acquittement des deux frères, que le geste de ces derniers est admiré, considéré partout comme le seul bon et noble.

Certes, il m'importe peu que les inculpés soient ou non condamnés, et l'acquittement probable ne me causera aucun chagrin : je constaterai simplement la mise en liberté de deux individus aussi idiots, ni plus ni moins que la quasi-totalité des hommes.

Ce qui m'intéresse seulement, c'est de considérer la mentalité de la foule ; c'est de constater les sentiments faux, artificiels que l'éducation a fait éclore en tous les cerveaux. Aux gens simples, l'acte des deux frères ne peut sembler que l'acte de fous. Comment donc, la « morale », l'« honneur » exigent de tuer un homme parce qu'il a cessé d'aimer une femme et qu'il lui déplaît de vivre près d'elle ?

Bywaters aima Viola Strother et fut aimé d'elle sans doute. Ils s'appartinrent sans en réclamer la permission à qui que ce soit, puis la lassitude vint. Bywaters n'eut plus, l'amour parti, que le désir de cesser les relations avec la jeune fille. Et qu'y a-t-il donc là d'étrange ? Certes, la rupture pouvait causer une souffrance à Viola si celle-ci aimait encore, mais de quel droit des parents viennent-ils s'interposer et dire : « Vous l'avez aimée, vous devez donc en faire votre femme, demeurer près d'elle toute la vie. À ce prix seulement l'honneur sera sauf. Vous n'aimez plus ? il importe peu ; vous avez à réparer la faute que vous avez commise en aimant sans en avertir officiellement personne. » Après des luttes, l'homme cède enfin, accomplit les formalités imbéciles du mariage, promet amour et fidélité à la jeune fille alors que son indifférence pour elle se change en haine, en dégoût. Il se croit quitte ; il a hâte de se libérer de ce joug qu'il a fini par accepter ; il essaie de s'enfuir. Viola va être abandonnée le jour de son mariage. Quel déshonneur ! Mais les frères sont là qui veillent et vont « laver » dans le sang l'insulte faite à leur sœur.

J'espère que dans quelques siècles nos descendants ne pourront se rappeler sans rire les idées folles actuellement considérées comme l'expression de la raison la plus parfaite. En attendant, et comme nous n'aurons pas le plaisir de mêler nos rires à ceux de nos descendants un peu moins sots que nous, il est bon de chercher par tous les moyens à démolir chez nos contemporains les préjugés qui leur sont tellement chers. L'idée de l'honneur tellement enracinée dans les cerveaux faibles des hommes est une de celles qu'il importe de s'empresser de démolir. L'œuvre est d'autant moins aisée que les hommes, la plupart du temps, ont une certaine quantité de préjugés qu'ils se refusent à discuter et l'idée de l'honneur en est. Ils disent : « Il faut garder intact notre honneur ! » comme ils affirment : « Dieu est ». Ce qui est difficile c'est de les amener à raisonner. Une fois arrivés là le travail est presque achevé. Travaillons à amener les gens à raisonner leurs formules. Ils auront vite fait de les apprécier à leur juste valeur.

Qui Cé