Comme aux premiers siècles du christianisme, l'esprit nouveau s'agite. Les idées fermentent. Les hommes se cherchent.

Les congrès se multiplient partout. Bourgeois, socialistes, anarchistes, entr'eux se rassemblent, et, hélas, se ressemblent en ceci, qu'ils prétendent tous fixer les immuables doctrines sur lesquelles devra se modeler la vie perpétuellement mobile et changeante.

Des congrès bourgeois, nous ne disons rien. Les congrès socialistes ne sont guère plus intéressants, quand ils ne sont pas écœurants. On a pu y voir, spectacle lamentable, des hommes se disant socialistes internationalistes et n'arrivant pas à la conception d'une humanité s'abstenant de se massacrer. Passons et arrivons au fait qui nous touche de plus près.

Certains anarchistes excités, sans doute, par le bruit qui se fait autour des chapelles dogmatiques, ont eu peur de passer inaperçus s'ils ne se réunissaient aussi, pour proclamer, à la face du monde, l'existence, les principes et les tactiques de l'anarchie dont, tout naturellement, et du même coup ils se sont déclarés, implicitement, les représentants. Si ce n'est pas ce sentiment qui a le plus contribué à la réunion du congrès anarchiste d'Amsterdam, je ne demande qu'à le croire. Je veux bien admettre aussi, comme l'affirme Malatesta dans les T. N. que le congrès a très bien réussi. En effet, il a réussi à se réunir et c'est vraiment un résultat. Malatesta s'en contente, moi aussi.

Le premier jour on s'est compté. On a passé en revue les congressistes, par nationalité, pour éviter que parmi eux puissent se glisser des policiers. Comment peut-on se flatter d'éviter une pareille chose ? S'il est des policiers chargés de nous surveiller, il faut bien nous convaincre qu'ils ne sont pas connus de nous comme tels, mais comme militants anarchistes, qualité qui leur permet de passer partout, en dépit des revues. En revanche, des camarades isolés ne connaissant personne et inconnus de tous seront, quoique loyaux et sincères, éliminés par la dite revue. Où est l'avantage du système ? Il n'élimine pas le mouchard et il évince l'individu sans accointance ni coterie, qui voudrait se présenter par et pour lui-même.

Le congrès est bien pensant. Il a des scrupules et il les exprime par l'organe d'un de ses membres qui vient dire que les moyens de reprise, d'expropriation, ne sont pas « honnêtes », pas « purs », lorsqu'ils ont pour but un intérêt personnel. Il faut donc agir pour l'amour de l'anarchie. Ce qui revient à dire : pour l'amour de Dieu.

D'après le compte rendu du congrès, fait dans La Guerre Sociale, où je puise ces renseignements, Malatesta vient ensuite affirmer gratuitement que l'individu isolé est dans l'impossibilité absolue de commettre le moindre acte profitable. Profitable à qui ? à quoi ? Malatesta ne le dit pas. Il ne s'explique pas davantage sur ce qu'il entend par individu isolé. Comme il est probable que ce n'est pas de Robinson qu'il a voulu parler, nous devons croire qu'il entend par individu isolé celui qui ne se groupe pas, qui ne s'amalgame pas, ne s'agglomère pas, ne s'agglutine pas, en un mot qui ne congresse pas si je puis ainsi parler.

Congresser est affaire de goût plus que d'idée. Ils se sont mis à cent pour critiquer l'individu isolé, je puis bien, moi, individu isolé, critiquer les cent réunis.

L'affirmation de Malatesta, faite à la légère, ne tend à rien moins qu'à nier la seule réalité sociale vivante : l'individu. Je ne dis pas isolé, car il n'y a pas, il ne peut y avoir d'individu isolé. Quelle que soit la situation qu'on occupe dans le monde et dans la société, on participe toujours à un milieu quelconque. Et tout le milieu sera différent de l'individu et de ses idées, tant l'action et la réaction réciproque de l'individu et du milieu sera forte.

Il est donc inexact de dire que l'individu isolé, comme l'entend Malatesta, c'est à dire seul en un milieu différent, à penser et à agir dans un sens anarchiste, soit dans l'impossibilité absolue de commettre le moindre acte profitable.

Au contraire, si tous les individus isolés dans un milieu différent, avaient le courage de penser, agir, parler, vivre ostensiblement en anarchistes, rien que dans la mesure du possible, il n'y aurait pas d'acte qui puisse être plus profitable... à ce que désire Malatesta.

Je suis vraiment peiné et étonné de voir un vieux camarade comme Malatesta méconnaître, à ce point, la valeur essentielle de l'action individuelle, fut elle isolée. Le congrès lui même dans une résolution votée, sans doute par Malatesta, se charge de le démentir par ce considérant : « Considérant que l'action individuelle pour importante qu'elle soit, ne saurait suppléer au défaut d'action collective et de mouvement concerté, etc., etc. Donc le congrès reconnaît l'importance de l'action individuelle niée par Malatesta, et, ne l'eût il pas reconnue que cette importance n'en serait pas diminuée.

Depuis environ vingt ans que l'esprit anarchiste s'est affirmé en Europe par des paroles, des écrits et des actes individuels et collectifs ; et cela, sans directeur, mais non sans direction, je ne vois pas que le résultat en soit méprisable.

Un immense travail a été accompli, principalement par des individus isolés. Malatesta lui même, comme individu isolé, a contribué à ce travail. N'a-t-il pas été profitable ?

Faut il rappeler, rien que pour la France, l'épopée superbe qui va de Ravachol à Caserio, en passant par Meunier, Vaillant, Simon, Léauthier, Faugoux, Etiévant, Emile Henry, etc., etc., sans nommer les individualités restées dans l'ombre qui aidèrent puissamment au mouvement.

Et les innombrables solitaires, inconnus de tous, mais conscients et surtout actifs, francs tireurs de la révolution harcelant sans cesse le système bourgeois. Ils luttent sans trêve, par tous les moyens, non pour un principe abstrait et général, mais pour affirmer et maintenir le principe essentiel et unique de leur existence concrète. Est ce qu'elles ne comptent pas, leurs actions ?

Mauricius et Armand devaient présenter au congrès une proposition tendant à admettre comme nôtres tous les réfractaires économiques. Un contretemps les empêcha de présenter cette naïveté au congrès qu'elle eût certainement scandalisé.

Je dis naïveté, parce que pour des anarchistes ne reconnaissant ni légalité ni propriété, la question du vol ne peut même pas être posée. Pour l'anarchiste il ne peut y avoir de vol. Tout est à tous et chacun prend où il le trouve ce dont il a besoin en attendant une répartition plus équitable et plus raisonnable des choses.

Est ce que Ravachol n'était pas un voleur et, qui plus est, un meurtrier ?

Emile Henry n'était il pas cambrioleur ?

Et la dynamite de Soisy-sous-Etioles appartenait elle à ceux qui s'en servirent ?

La question n'est donc pas de savoir à qui appartient, légalement, telle ou telle chose, mais bien plutôt de savoir quel usage utile, raisonné, conscient et intelligent est fait de ces choses par ceux qui prétendent les détenir.

Ce n'est pas par la richesse qu'elle détient que la bourgeoisie est nuisible. C'est par le mauvais usage qu'elle en fait. Le gaspillage qu'elle fait de la richesse sociale constitue pour chacun le droit, que dis-je ? le devoir de s'emparer de cette richesse, par tous les moyens, au nom de ses besoins individuels d'abord. Au nom de sa volonté de mieux l'utiliser ensuite.

Depuis vingt ans que ces idées ont plus ou moins cours, bien des changements se sont opérés. Il en résulte que la propriété ne s'appuie plus sur la probité mais sur le policier et le juge. L'armée ne s'appuie plus sur le patriotisme mais sur le gendarme. La politique ne s'appuie plus sur la conviction mais sur l'habitude. La religion de même. La famille aussi. Et tous ces appuis sont fragiles et précaires.

La société capitaliste est minée, de la base au sommet. Pas une partie n'est indemne. Tout est vermoulu et prêt à tomber en poudre à la moindre secousse.

Qu'une guerre Européenne se produise, ou une grève générale un peu vigoureuse et la société bourgeoise qui n'est plus qu'une apparence s'effondre pour jamais.

Or qui donc a préparé ce travail intérieur de désagrégation ? Qui donc a rongé, pulvérisé les parties essentielles et fortes de l'état bourgeois ? Qui donc s'est attaqué à la propriété, à l'autorité, à la légalité, à la religion, au patriotisme, au parlementarisme, à toutes les entités qui forment la charpente de l'édifice infâme, prêt à crouler ? Qui donc ?, si ce n'est l'individu isolé, termite solitaire et rongeur qui, loin des congrès bruyants creuse, obscurément et patiemment, pour se nourrir, ses galeries interminables dans la substance même de la société qu'il transforme.

Allons, mon cher Malatesta, ne vous reniez donc pas ainsi, en reniant du même coup toute la vie et l'activité spéciale d'une époque aux travaux de laquelle vous avez si bien participé.

Que dirai je de la suite des résolutions adoptées au congrès, si ce n'est qu'elles s'appliquent à des choses déjà existantes et qui n'avaient pas attendu les vœux du congrès pour se produire.

Les anarchistes réunis en congrès sont d'avis que les camarades de tous les pays mettent à l'ordre du jour la création de groupes anarchistes et fédérations de groupes déjà créés. N'est ce pas ce qui s'est toujours fait plus ou moins, et, était-il nécessaire de se réunir à cent, à Amsterdam, pour exprimer un désir que les feuilles anarchistes peuvent imprimer tous les jours, dans tous les pays où elles existent.

L'emphase bourgeoise et l'amour théâtral du simulacre nous ont ils donc gagné à ce point que certains camarades croient avoir créé une censure importante en se mettant à cent pour indiquer aux autres et mimer des actes à accomplir, au lieu de les effectuer eux mêmes, d'abord. Ils seront bien obligés d'y venir s'ils veulent réellement autre chose que discours, motions et résolutions.

Si les cent congressistes réunis à Amsterdam n'avaient encore, avant cette réunion, comme individus isolés, rien commis de profitable, pensent ils par la vertu du congrès réaliser des prouesses extraordinaires qui bouleverseront le monde ? Je crains qu'il n'en soit rien.

Comme audace de pensée et largeur de vue, il faut déjà déchanter. En invitant les anarchistes à faire partie de la C. G. T., c'est à dire à se consacrer au syndicalisme, le congrès anarchiste, très juste milieu, comme tous les parlements, a déjà esquissé sa première reculade.

C'est vraiment rétrograder quand on en est à l'anarchisme d'aller au syndicalisme. Pour ceux dont les conceptions sociales n'arrivent que là, c'est mieux que rien... Mais pour ceux qui ont dépassé ce degré de la connaissance sociologique, ils ne peuvent, logiquement, reculer.

Si Pouget et quelques autres l'ont fait, c'est, il faut bien le dire, parce qu'ils ont trouvé dans le syndicalisme un moyen de vivre, tout en faisant une besogne qui, sans être anarchiste, a sa valeur relative. Des individus peuvent se résigner à cette besogne de pis aller, pour des raisons personnelles qu'ils n'ont pas à dire. Mais un congrès « anarchiste » n'avait pas à la ratifier, encore moins à la préconiser.

Certains anarchistes ont été séduits par le syndicalisme en voyant la facilité qu'il offrait de grouper des individus et des forces autour d'une idée simple mais fausse. Le congrès anarchiste a fait preuve de la même faiblesse en cédant lui même à cette séduction.

Je conçois très bien que les 500.000 cotisants de la social démocratie allemande fassent rêver quelques ambitieux. C'est tentant et plus facile qu'autre chose.

Allez donc grouper des individus nombreux autour de l'idée anarchiste et tâchez donc de les tenir dans votre main. C'est difficile. Le congrès anarchiste a reculé devant cette tâche.

Au résumé, tout ce qu'on a pu dire et faire au congrès n'a jamais abouti qu'à constituer une entité de plus : « La Fédération anarchiste », et à la douer des attributs et avantages que possédaient déjà les individus qui, bien qu'on s'en défende, en seront peu ou prou dépouillés.

C'est l'éternelle ornière de la religiosité où tous les humains viennent s'embourber.

Il leur semble toujours que, pour pouvoir se tenir droit et marcher devant eux, il est nécessaire de mettre, au dessus d'eux, quelqu'un ; au devant d'eux, quelque chose.

Maintenant que nous avons au dessus de nous et au devant de nous la Fédération anarchiste, en cinq personnes distinctes, nous allons pouvoir la suivre... si elle marche. Et si on veut qu'elle marche, il faudra la pousser.

Levieux