Danièle Stewart
« The Daughter of the Dream » : actualité, pérennité d’Emma Goldman
Her story was a veritable novel... (286)
True emancipation begins neither at the polls nor in courts. It begins in woman’s soul.[2]
Danièle Stewart
Université Paris III
Soixante ans après leur publication, les quelque mille pages de l’autobiographie d’Emma Goldman n’ont rien perdu de leur fraîcheur, bien au contraire. Une relecture attentive se révèle aussi passionnante que lors de la première découverte de cette femme extraordinaire, tandis que les événements récents en Europe de l’Est soulignent l’actualité des deux cents pages terribles du chapitre 52 — le séjour de deux ans dans la toute jeune Union Soviétique.
Nous nous étions interrogés, il y a dix ans sur cet attrait particulier[3] L’autobiographie militante est parfois ennuyeuse ; un bon orateur ne se transforme pas automatiquement en un bon écrivain ; après un inévitable début sur son enfance et sa jeunesse, l’auteur-héros du livre disparaît presque totalement derrière le récit d’événements historiques, où le "je" initial du narrateur se confond avec le "nous" ; ou encore il se complaît dans des discussions théoriques qui n’ont plus d’intérêt à l’heure actuelle.
Rien de tout cela chez Emma Goldman. Le récit, mené tambour battant, ne s’enlise jamais. Le suspense, l’humour, l’inattendu, en font un véritable roman. Le titre, Living My Life, proposé par Alexandre Berkman (Sacha), le "compagnon d’armes" de toujours, résume l’enjeu : Emma a mis sa vie au service de "la Cause", mais c’est bien sa propre vie qu’elle entreprend de raconter, et non celle d’un personnage abstrait et intangible, amputé d’un corps et d’un coeur. Pour ce faire, elle a tenu à se servir, non seulement de documents de l’époque, mais de ses lettres à ses amis et amants, bien qu’elle avoue dans sa préface que la relecture en ait été souvent pénible. C’est une vie de femme qu’elle a choisi de raconter avec ses joies et ses peines, ses grandes passions et ses grandes souffrances, ses succès, ses échecs, et même ses erreurs. Qui plus est, c’est une vie de femme libre ou essayant de l’être, une vie où l’anarchisme est loin d’être un ensemble de croyances abstraites ou un dogme, mais un mode de vie au quotidien, avec tous les risques que cela comporte, dans le moment présent, et non dans un avenir hypothétique.
To me anarchism was not a mere theory for a distant future ; it was a living influence to free us from inhibitions, internal no less than external, and from the destructive barriers that separate man from man. (536)
C’est cette revendication de l’unité fondamentale de la personne, et cette irruption du personnel dans le politique qui fait d’Emma Goldman bien autre chose qu’un militant en jupons, et la place d’emblée, avec plus de cinquante ans d’avance, dans les mouvements féministes et libertaires des années soixante-dix.
Son autobiographie ne cherche pas à nous montrer une militante exemplaire, douée d’un altruisme surhumain — tel Sacha qui apparaît constamment comme le point de référence, Sacha dont l’abnégation et le courage sont soulignés dans tout l’ouvrage, véritable Dieu pour Emma, déclarera Ben. Certes, comme lui, elle cherche la cohérence entre ses actes et son idéal, pour lequel elle se dit plusieurs fois prête à mourir. Elle prend des risques physiques en se livrant à la police, contre l’avis de tout son entourage, au moment de l’assassinat du Président Mac Kinley en 1901, assassinat dont on lui impute la responsabilité morale, dans une atmosphère "assoiffée de sang". Même chose en Californie en 1912 durant les "Free Speech Fights" où les "Vigilantes" (groupes nationalistes) persécutent les syndicalistes et molestent Ben Reitman, qui l’accompagne. A partir de 1916, c’est la lutte antimilitariste qui l’occupe à plein temps, d’abord pour éviter l’entrée des Etats-Unis dans la guerre, ensuite en créant une Ligue Anticonscription, au défi de la loi et des décrets présidentiels. Par sa présence d’esprit, elle sauve la situation durant un meeting que des provocateurs cherchent à faire basculer dans la violence. Et juste avant d’être à nouveau emprisonnée ainsi que Berkman, cette fois pour deux ans et par arrêt de la Cour Suprême des Etats-Unis, elle n’hésite pas à se lancer dans la défense de la Révolution d’Octobre, autre sujet impopulaire :
But the few remaining days till December 10 were mine, and I decided to employ them for a hurried tour ; I would carry the message of the Russian Revolution to the people and tell them the truth about the Bolsheviki. (646)
Certes, bien d’autres qu’elle, à la même époque, font preuve de courage en s’opposant, d’une façon ou d’une autre, au système. Ce qu’il me semble important de souligner au sujet d’Emma Goldman, c’est non seulement la multiplicité des combats sociaux dans lesquels elle s’engage, mais leur imbrication constante dans son combat personnel pour être elle-même.
I was not hewn of one piece, like Sacha or other heroic figures. I had long realized that I was woven of many skeins, conflicting in shade and texture. To the end of my days I should be torn between the yearning for a personal life and the need of giving all to my ideal. (153)
Ce conflit proprement cornélien fait précisément la force d’Emma Goldman et explique son charisme. Il s’enracine dans une sensibilité extrême, où elle puisera sa compassion et son ouverture aux autres, mais aussi ses élans amoureux et passionnels, et enfin ses intérêts artistiques et littéraires.
La compassion d’Emma est sans bornes. Véritable Mère Thérésa, elle donne littéralement tout ce qu’elle a aux victimes et aux persécutés qu’elle rencontre. Le choc de découvrir côte à côte dans la mine où elle vient parler un vieillard de quatre-vingt-dix ans et son arrière-petit-fils de huit ans reste vivace lorsqu’elle le relate trente ans plus tard. Le sort des prisonnières — qu’elle côtoie de près pendant des années — et celui des prostituées — chez qui elle trouve refuge quand, du fait de sa réputation, elle ne peut plus trouver d’appartement à louer à New York — lui tiennent particulièrement à coeur. C’est cette expérience intime de la pauvreté et de la déchéance qui lui fait rejeter un féminisme réduit à la conquête du droit de vote. Le contrôle des naissances lui paraît d’une toute autre urgence. Infirmière, Emma a pu constater par elle-même au début du siècle l’horreur de maternités fréquentes et non souhaitées ; elle a vu des femmes la supplier à genoux de les faire avorter, de mettre fin à ce qu’elles appelaient cette "malédiction de Dieu" (186) dussent-elles en mourir. Rien d’étonnant donc à ce qu’elle se jette en 1916 dans la bataille lancée par Margaret Sanger et les milieux libéraux à propos de la contraception, même si elle est par ailleurs en désaccord avec ceux-ci. La stratégie est exactement la même que celle qui sera utilisée à notre époque pour légaliser l’avortement : meetings, diffusion (illégale) de l’information sur les méthodes contraceptives, arrestation, procès servant de forum pour un débat de fond, court emprisonnement ("enfin le temps de lire et d’écrire !" s’exclame-t-elle), nouveaux meetings à sa libération, tout ceci permettant une publicité énorme et une diffusion bien plus rapide desdites méthodes.
Cependant, en même temps que tout ce travail qui exige des déplacements constants d’un bout à l’autre des Etats-Unis, Emma vit intensément sa vie amoureuse. Bien avant Simone de Beauvoir ou Kate Millett, elle raconte, sans complaisance, sa recherche d’un amour en harmonie avec son idéal : "someone who would love the woman in me and yet who would also be able to share my work" (433). Elle raconte ses grandes rencontres — Sacha, Johann Most, Max Baginski, Ben Reitman — mais aussi des amours plus éphémères. Elle ose parler de son éveil sexuel — ses impressions érotiques de petite fille — et des élans de son désir : "A great longing possessed me to embrace the fascinating man at my side, so fine and beautiful in body and mind" (202). Elle parle de passion :
I craved life and love, I yearned to be in the arms of the man who came from a world so unlike mine [...] I was caught in the torrent of an elemental passion I had never dreamed any man could rouse in me. I responded shamelessly to its primitive call, its naked beauty, its ecstatic joy. (420)
Et elle parle aussi des problèmes ; la possessivité d’Ed la force à affirmer sa liberté :
[I did not want] a love that denied the beloved the right to herself. (184)
I reiterated that I would not be bound and kept in a cage. [...] What I prized most was freedom, freedom to do my work, to give myself spontaneously and not out of duty or by command. (215)
Mais le piège intérieur, la dépendance affective de quelqu’un d’aussi différent que l’est Ben, est évidemment bien pire pour une femme aussi farouchement indépendante. Avec une honnêteté rigoureuse, Emma relate sa lutte avec elle-même, ses doutes et ses contradictions, le conflit entre la passion et la raison :
I could see his defects much better than anyone else and I knew how lacking he was. But I could not help loving him. (p.436)
To be near him involved conflict and strife, daily denial of my pride. But it also meant ecstasy and renewed vigour for my work. [...] If the price was nigh, I would pay it ; but I would drink, I would drink ! (527)
Se libérer de cet "esclavage" ("to become free from my emotional bondage" (666)) sans brutalité ni rancoeur envers l’autre sera long et difficile, mais c’est par là que va passer la conquête de la liberté intérieure. Emma Goldman ne sépare pas ce qu’elle vit de ce qu’elle croit et de ce qu’elle enseigne.
Et cela, au début du siècle, déplaît. A regret, elle constate que son désir d’unité n’est pas partagé par ses camarades. La coupure classique entre l’intellect et les sentiments, l’idéal politique et le mode de vie, reste la norme dans les milieux anarchistes, mis à part quelques exceptions :
The particular attraction of the Isaaks for me was the consistency of their lives, the harmony between the ideas they professed and their application.. The comradeship between the parents and the complete freedom of every member of the household were novel things to me [...] For their insistence on sex equality they were severely censored by many anarchists in the East and abroad [...] In my own immediate ranks I was very much alone. (224-5)
Elle a même une discussion enflammée à ce sujet en 1900, à Londres, avec son maître à penser Peter Kropotkin :
Peter’s view was that woman’s equality with man had nothing to do with sex ; it was a matter of brains. "When she is his equal intellectually and shares in his social ideals," he said, "she will be as free as he." We both got somewhat excited. (253)
Même puritanisme chez les Français qui refusent de discuter de sexualité au Congrès Anarchiste de Paris la même année. ("The French, of all people !" (271)).
Il en va de même pour une autre valeur fondamentale d’Emma : l’art, la beauté, la culture. Dès sa première rencontre avec Sacha, en 1889, elle apprend que ces valeurs bourgeoises n’ont aucun intérêt pour un révolutionnaire. Que faire alors de ce qu’elle sent depuis toujours en elle ?
... the mysterious yearning I used to feel in my childhood at the sight of the sunset turning the Popelan meadows golden in its dying glow, as the sweet music of Petrushka’s flute did also. (33)
Ici encore, pourquoi séparer ? Mother Earth, le magazine qu’elle fonde en 1905, lui servira de tribune :
Life and art [were] the twin flames of revolt [...] [There arose] condemnation from my own ranks. "Mother Earth" was not revolutionary enough, they claimed, the reason no doubt being that it treated anarchism less as a dogma than as a liberating ideal. (395)
Dix ans plus tard elle réaffirme les buts du magazine :
From the very beginning I had outlined for it a twofold purpose : to voice without fear every unpopular progressive cause, and to aim for unity between revolutionary effort and artistic expression. (552)
Emma l’infatigable découvre avec enthousiasme Nietzsche et Ibsen, écoute Freud à Vienne, Casals à Chicago, s’émerveille devant Paris ("la plus belle ville d’Europe"), rencontre de nombreux écrivains, particulièrement Jack London : "[He] was the artist first, the creative spirit to whom freedom is the breath of life." (468) Elle écrit un livre sur "La signification sociale du théâtre moderne", contribue à démarrer une école progressiste, défend l’idée d’un théâtre populaire de qualité... Le pain, oui, mais aussi les roses ![4] Pour Emma la Révolution ne va pas sans la créativité.
Liberté, amour, beauté : la passion de vivre, et de vivre dangereusement... Une femme pas comme les autres ? Pourtant, ayant reçu des menaces de mort, elle va à un meeting en se protégeant le visage de son sac :
Surely no man would think of his face under such circumstances. Yet I, in the presence of probable death, had been afraid to have my face disfigured ! It was a shock to discover in myself such ordinary female vanity. (503)
Et un regret authentique : l’impossibilité d’avoir des enfants, alors qu’elle les adore. Son jeune frère, puis ses neveux, et surtout sa nièce Stella joueront un grand rôle dans sa vie. Par ailleurs, avec la lucidité qui la caractérise, elle se rend compte que les femmes dites "libérées" de l’époque ne le sont qu’en apparence :
Most of the women claimed to be emancipated and independent, as indeed they were in the sense that they were earning their own living.. But they paid for it by the suppression of the mainsprings of their nature ; fear of public opinion robbed them of love and intimate comradeship [...] They had attained a certain amount of independence in order to gain their livelihood, but they had not become independent in spirit or free in their personal lives. (371)
Cette recherche d’une réelle autonomie, où l’on ne fait pas l’impasse sur ses sentiments ni sur ceux de l’autre, se paie cher, particulièrement pour une femme : "I felt unutterably weary and possessed only of a desire to get away somewhere and forget the failure of my personal life, to forget even the cruel urge to struggle for an ideal" (582).
Si l’opprobre des bien-pensants, les calomnies et les menaces l’impressionnent aussi peu, semble-t-il, qu’une foule hostile, qu’elle arrive généralement à retourner en sa faveur, il lui est beaucoup plus pénible de constater la défection d’anciens amis, qui ont visiblement choisi de faire carrière (tel Louis Post, qui signe son ordre de déportation en 1919 !). Et il lui est insupportable de constater chez ses proches l’intolérance et le dogmatisme. Elle qui se bat depuis son enfance pour la liberté d’expression et d’opinion, respecte les prêtres et les religieuses s’ils sont sincères, donne la parole à ses adversaires au cours des réunions, admet que son neveu ait le droit de s’engager dans l’armée si tel est son désir, va jusqu’à prêter son local à Ben pour des cours de catéchisme, au grand dam de son entourage... Dans son ultime déclaration, avant sa déportation par le gouvernement des Etats-Unis en décembre 1919, elle affirme : "Every human being is entitled to hold any opinion that appeals to her or him without making herself or himself liable to persecution" (704). Toutes les chapelles sont à détruire, y compris, s’il le faut, la chapelle anarchiste, contradiction dans les termes s’il en fut :
I was tired of having the Cause constantly thrown into my face. I did not believe that a cause which stood for a beautiful ideal [...] should demand the denial of life and joy. I insisted that our Cause could not expect me to become a nun and that the movement should not be turned into a cloister. If it meant that, I did not want it. (56)
La rigidité de Sacha sera l’occasion de heurts violents et douloureux :
’You are a zealot !’ I cried ; ’you judge human quality by your criterion of one’s value to the Cause, as the Christians do from the standpoint of the Church.’ (435)
He was the revolutionist of old, with the same fanatical belief in the Cause. His sole concern was the movement, and I was to him but a means for it. He was nothing more to himself than that ; how could I expect to be any more to him ? (540)
Yet I knew the real Sacha ; I knew that although he would not admit it even to himself, there was a great deal of the all-too-human underneath his rigid revolutionary exterior. (714)
Combiner l’élan révolutionnaire et la dimension humaine : on retrouve l’affirmation profondément féminine d’Emma du droit à l’émotion et au bonheur et sa conscience que le refoulement des passions et des sentiments ne peut mener qu’au totalitarisme, soit chez les individus — c’est ainsi qu’elle s’explique finalement la violence de son père, et parvient à lui pardonner — soit chez les peuples.
Le fanatisme, l’idée que la fin justifie les moyens — elle s’accuse elle-même d’y avoir brièvement succombé autrefois — voilà l’ennemi numéro un, l’origine de toutes les formes d’intolérance, d’"inquisition" et de "jésuitisme". On le voit, le vocabulaire est ici résolument celui de la religion ou plutôt celui de la caricature d’une spiritualité authentique. Emma, qui affirme sa filiation avec Thoreau et John Brown, a choisi de commencer son récit par sa prise de conscience politique — lors de l’exécution des "martyrs du Haymarket"[5] — qu’elle décrit en termes quasi mystiques : "I had a distinct sensation that something new and wonderful had been born in my soul. A great ideal, a burning faith" (10). Sacha aussi est décrit en ces termes, particulièrement durant ses quatorze années d’emprisonnement, où il devient pour Emma une figure véritablement christique (les mots "calvaire", "résurrection", "croix" reviennent plusieurs fois).
Il y a là indéniablement une dimension spirituelle et visionnaire qu’elle ne cherche pas à cacher non plus puisqu’elle cite un rabbin qui déclare qu’elle est "la personne la plus religieuse qu’il connaisse" (561). Le choc de découvrir que la Russie bolchevique ne correspond pas à sa vision de la Révolution — même en faisant la part de ce qu’elle reconnaît comme des naïvetés de sa part — représentera pour Emma la pire des souffrances, c’est-à-dire la perte de l’espoir.
Après l’aveuglement du début — elle refuse de croire des anarchistes qui se disent persécutés — c’est le doute, puis la souffrance de l’effort pour ne pas voir, puis la souffrance de voir. L’indignation, l’horreur, l’angoisse, le désespoir — c’est une véritable descente aux Enfers que raconte Emma Goldman en un chapitre interminable et lugubre, d’une pesanteur certainement voulue, où n’apparaît aucun des traits d’humour qui avaient émaillé tous les autres, même aux pires moments.
Ce qui nous intéresse ici, encore une fois, ce n’est pas le récit d’événements historiques ou un témoignage sur la vie quotidienne en Russie durant les années vingt, c’est le choix d’Emma Goldman de parler en détail de son vécu personnel et de son ressenti le plus intime.
Still I would not believe. I would not see with my inner eye the truth so evident to my outer sight. I was stunned, baffled, the ground pulled from under me. Yet I hung on, hung on by a thread as a drowning man. (755)
People raided, imprisoned and shot for their ideas ! The old and the young held as hostages, every protest gagged, iniquity and favouritism rampant, the best human values betrayed, the very spirit of revolution daily crucified — were all these nothing but "grey, dull spots," I wondered ! I felt chilled to the marrow of my bones. (757)
Les images utilisées sont très fortes : une corde qui l’étrangle (812) ; un naufrage (813) ; la sensation de devenir un rouage dans une machine infernale (886). Quand, au cours d’un voyage en Ukraine, elle a la surprise de découvrir des exemplaires de Mother Earth, elle ressent cruellement "the poignancy of my aimless and useless existence. Yearning, sickening yearning, possessed me" (829). Elle recourt là encore à des métaphores religieuses :
Perhaps it was not so much Marxism as the jesuitical spirit of its dogmas. The Bolsheviki were poisoned by it, their dictatorship surpassing the autocracy of the Inquisition. (770)
I called the next day and every day for a week. For hours [the Health Commissar] kept me in his office arguing the infallibility of the Communist State and the immaculate conception of the Bolshevik dictatorship. (779)
et à une critique cinglante de Bill Haywood, Bob Minor, et d’autres anciens amis :
Soviet Russia had become the modern socialist Lourdes, to which the blind and the lame, the deaf and the dumb were flocking for miraculous cures. (916)
Triste constat au bout d’un an : "nothing was left but the ashes of my fervent dreams, my burning faith, my joyous song" (860). Avec Kronstadt, ce sera la fin définitive du rêve, mais celle aussi de la sensation de paralysie qui l’empêchait de parler et d’agir en prenant position clairement contre le gouvernement. Tandis que Berkman et Goldman signent une déclaration à Zinoviev et font leur possible pour sauver leurs camarades emprisonnés, la question du départ devient urgente. Là encore, on retrouve le vieux conflit et un choix de femme : "My reason told me that Sacha was right in ridiculing my objection to being smuggled out of Russia. But my feelings rebelled against it and were not to be argued away" (919). Et ce sera le départ, plus poignant encore que celui des Etats-Unis :
... January 19, 1920. O radiant dream, O burning faith ! [...] I will dedicate myself to you, O Russia !
... December 1, 1921. My dreams crushed, my faith broken, my heart like a stone. "Matushka Rossiya" bleeding from a thousand wounds, her soil strewn with the dead.
I clutch the bar at the frozen window-pane and grit my teeth to suppress my sobs. (927)
C’est ainsi que se termine le chapitre. De ce naufrage de l’espoir, il sera dur de se remettre, dur de repartir seule à la conquête de l’Angleterre[6], avec ses bonnes manières et son brouillard pénétrant, au sujet duquel Emma retrouve enfin son humour : "If the damp makes one miserable, it produces good complexions, rich foliage, and the strength of the British Empire" (962).
C’est non seulement ce sens de l’humour, mais la richesse de sa vie intérieure, telle qu’elle la relate dans son autobiographie, qui certainement la sauve et lui permet de renaître de ses cendres. Ce travail non seulement rétrospectif mais introspectif, où elle s’interroge et se remet en question inlassablement, affirme la féminité de la militante, donne sens à ses dernières années, et lui confère une dimension universelle :
I wept, conscious of the eternal rebirth in nature, in the dreams of man, in his quest for freedom and beauty, in the struggle of humanity to greater heights. I felt the rebirth of my own life, to blend once more with the universal, of which I was but an infinitesimal part. (946)
[2] Anarchism and other essays, New York : Dover Publications, 1969, p. 224 (édition originale : Mother Earth, New York : Publishing Association, 1917).
[3] Table Ronde : "Quand les miliants deviennent autobiographes", E. Chamorand, C. Collomp, M. Debouzy, M. Gibault, H. Perrier, D. Stewart, S. Ullmo, in Revue Française d’Etudes Américaines, n°14, Mai 1982, Paris.
[4] Bread and Roses, célèbre chanson de la grève des ouvrières du textile de Lawrence, Massachusetts, en 1912.
[5] Après le succès du défilé du 1er mai 1886 à Chicago pour la journée de huit heures, une bombe éclate le 4 mai dans un meeting, tuant un policier. Les leaders anarchistes seront arrêtés et exécutés.
[6] Après avoir trouvé refuge dans les milieux anarchistes de Berlin, Berkman se suicidera finalement à Nice, en 1936.