Nous avons perdu un ami, un vaillant. Roorda van Eysinga, un des collaborateurs de la Révolte, a été brusquement emporté par la mort. Nos intimes savent quelles étaient ses qualités privées, la dignité de sa vie, la simplicité de ses relations, la droiture de sa pensée. Mais si nous regrettons l'ami, nous regrettons plus encore le combattant sincère et sans défaillance. Depuis plus de quarante ans notre ami n'avait pas quitté la brèche, et ses ennemis le craignaient autant que l'aimaient ses amis. Surtout le gouvernement du « Gorille », - c'est le nom le plus ordinaire du roi de Hollande, - l'honorait d'une haine toute particulière.

C'est que Roorda était un transfuge du gouvernement et de la bourgeoisie. Élevé dans une école militaire, il avait été envoyé aux Indes en qualité d'officier, puis nommé ingénieur des ponts et chaussées dans la province orientale de Java. Comme haut fonctionnaire de cette île, où les faméliques pullulaient par millions, il avait sous son pouvoir des centaines de milliers d'individus, et l'on s'attendait bien, en haut lieu, qu'il suivrait la routine habituelle d'exploitation méthodique et d'implacable tyrannie sur toute cette matière humaine. Mais le jeune ingénieur avait gardé, malgré galons et uniforme, les sentiments naturels de l'équité, et son cœur battait toujours pour les souffrances d'autrui. Tous ces malheureux le touchèrent ; il devint leur ami, puis leur défenseur. Un jour même il commit le crime impardonnable de ramasser sur la route une Javanaise blessée que les tigres eussent dévorée la nuit, de la porter dans sa voiture, de la couvrir de sa capote d'ingénieur et de la faire soigner dans sa maison. Pareil manquement aux convenances bourgeoises ne pouvait rester impuni, et on le lui fit bien voir. Pour le destituer et le bannir on choisit le moment où une fièvre ardente le minait ; on espérait ainsi lui donner le coup de la mort et en être débarrassé pour toujours.

Mais il avait la volonté énergique, et quand on le transporta à bord du bateau d'exil, pleuré par ses amis javanais désormais livrés sans défense à tous les dévoreurs officiels, il se promit de vivre pour eux, pour les opprimés, et c'est en effet pour cela qu'il a vécu, soutenant le combat de tous les jours, portant [le fardeau] de toutes les heures. Jamais il n'a fléchi. Brochures, correspondances de journaux, lettres, annotations de livres, discours, entrevues véhémentes, toute son existence se rattachait à la grande cause de l'émancipation des asservis. Graduellement son horizon s'était agrandi. Il avait compris que la cause du paysan javanais était celle de tous les hommes qui travaillaient pour enrichir autrui ; il ne voyait plus son unique ennemi dans le gouvernement hollandais, il embrassait tous les autres gouvernements dans son exécration, il savait ce qu'était le grand parasite du travail, le capital, et dans ses dernières années, il était devenu le compagnon de tous les révoltés.

Mais il était resté surtout l'ami des malheureux que l'excès même du malheur empêche de se plaindre, et qui regardent tristement devant eux comme les bœufs qu'on mène à l'abattoir. Ceux qu'il aimait de toute son âme étaient ces pauvres Javanais, ces êtres si doux, si dévoués, si empressés au travail solidaire, et pourtant si cruellement opprimés, réduits à l'état de troupeaux ! Il pensait encore à eux quand il rendit le souffle. « Pensez à mes Javanais ! » fut sa parole d'avant la mort.

Nous y pensons, ami, nous pensons à tous les déshérités, et notre cause est solidaire de la leur ! Qui humilie l'un de nos frères travailleurs, en quelque partie du monde que ce soit, nous offense tous. Nous ne reconnaissons ni frontières, ni races, ni couleurs. Tous les malheureux sont nos compagnons, et si nous brisons notre chaîne, c'est pour courir vers eux et briser la leur. Oui, nous acceptons l'héritage de lutte qui nous est confié, et nous continuerons l'œuvre de tous nos morts. Ce n'est pas en vain qu'ils auront vécu !