Titre: La Grève dernière
Auteur·e: Louise Michel
Date: 1881
Source: extrait le 3 septembre 2026 de la collection d'Archives anarchistes, tiré du dossier de police "F7 12505" aux Archives nationales
Notes: Nouvelle de Michel vendue au bénéfice "des Grévistes de Villefranche et de la Propagande du Parti révolutionnaire".

Préface — Grève de misère

Coule, coule, sang du captif,
Tombe, tombe, rosée sanglante,
Germe, grandis, moisson vingeresse.

BARDIT BRETON.

Il n'y a pas de question sociale.

Je crois que de toutes les infamies commises ou dites par cet homme, c'est cet effronté mensonge qui me révolte le plus ; il n'y a pas de question sociale !

Demandez le donc à l'homme qui vient de mourir dans le grenier des omnibus de la rue Mozard, s'il n'y a pas de question sociale.

Mais les gens qui meurent ainsi ne font pas de bruit, pour un qu'on sait, il y en a des milliers qu'on ignore ; — le sang ne se mesure pas non plus, il a séché bien des fois dans Paris, il a bien des fois fait pousser l'herbe des champs, épaisse et haute, cela ne compte pas : il n'y a pas de question sociale !

Eh bien ! il y a quelque chose de plus abominable, que l'effronterie de cet homme ; quelque chose de plus horrible que les hécatombes de la misère qui monte et de la guerre qu'on souffle.

Il y a quelque chose de plus lâche et de plus misérablement honteux que l'outrecuidance de Léon le Borgne attendant, comme Badingue, LA VOLONTÉ DU PAYS.

Ce quelque chose qui fait monter la honte au visage, comme si on y recevait de la boue, c'est l'attitude de la Chambre devant lui.

Comme le sénat romain, ils vont au devant de la servitude.

Mais si quelque chose pouvait être plus vil et plus lâche, que ces vils esclaves, ce serait le peuple qui laisserait faire cette Chambre.

Eh bien, camarades, qui nous appelez si bien fumistes, parce que nous préférons l'idée impérissable, l'idée d'autant plus haute que l'homme est plus enseveli, à n'importe lequel de nos amis, dont la voix ne serait pas même entendue au milieu de cet ignoble concert approbatif, — que dites-vous de votes qui envoient de tels représentants ?

Comprenez-vous maintenant que le dégoût immense vous prenne et qu'on crie grève de votes pour ces immondes toujours prêts à licher les pieds des tyrans, grève de conscrits pour leurs guerres maudites qui ne sont que des saignées faites au peuple en attendant qu'ils le frappent au cœur !... Grève d'impôts pour leurs bonzes et leurs odalisques !... Grève de misère, enfin.

Quand le peuple voudra, quand il en aura assez de la faim, de l'ignorance, de la honte ; alors il se souviendra qu'il y a vraiment une question sociale !

Allons ! tous ceux qui combattent pour une idée, et non pour des ventres, allons, tous les déshérités de cette société maudite, tous ceux qui se souviennent, tous ceux qui ne veulent pas voir la France aboutir à l'abîme ; regardez ! écoutez ce qui se passe ! et dites ce que vous trouvez de différence entre les dernières années de l'Empire et aujourd'hui !

Je n'en vois qu'une seule, c'est le masque.

Serait-il vrai que les peuples n'ont que les gouvernements qu'ils méritent et sommes-nous trop affaiblis par tous les suçoirs de l'exploitation, pour faire une fois pour toutes la grève dernière suscitée par tout ce qu'il y a de justice et de courage dans le cœur de l'homme :

LA GRÈVE DE MISÈRE !

Louise Michel

(Révolution Sociale, du 27 février 1881.)

I. La grève dernière

Il y a une chose que les exploiteurs n'ont pas pensé encore à faire.

C'est de créer des races d'ouvriers pour telle exploitation, comme on crée des bœufs de boucherie et des bœufs de travail.

Par exemple, des mineurs, au dos toujours arrondi, ne perdant pas de temps à étirer leurs membres fatigués, des races rampant sur les coudes et les genoux pour mieux explorer les trous et les boyaux des mines.

Le père Blaise, que nous trouvons au commencement de ce récit, n'était point bâti sur ce modèle. Grand, nerveux, encore vert pour son âge, il était dur au travail, mais il aimait à se sentir exister, c'est-à-dire à penser, c'est pourquoi il était de chaque grève, de chaque révolte des exploités contre leurs tyrans.

On avait jusque-là toujours employé le père Blaise, parce qu'il était fort à l'ouvrage ; on l'employait malgré ses idées égalitaires et malgré son âge.

Il irait ainsi jusqu'à ce qu'il tombât, car on n'a pas pensé encore à établir pour les vieux ouvriers ce qui existe pour les vieux chevaux.

A quoi bon, du reste, l'abattoir existe partout, dans la mine surtout, sous la forme du grizou et des éboulements.

Là, les accidents du travail se multiplient et sont plus terribles que partout ailleurs.

C'est par une nuit d'hiver toute pleine de neige, dans une ville sombre, pleine de la poussière noire de la houille, le père Blaise vient de remonter d'un des puits de mine, et il n'y redescendra qu'après la grève.

Il réfléchit profondément, les yeux fixés sur la petite flamme de la lampe qu'il tient à la main et qu'il ne voit pas. Ses yeux regardent au fond de l'horizon se lever la rouge aurore de la justice égalitaire.

Une lourde responsabilité pèse sur le vieux Blaise : cette grève, c'est lui qui l'a organisée, presque seul, avec trois compagnons des anciens jours, de ceux qui marchaient sous cette héroïque devise : Vivre en travaillant ou mourir en combattant.

Les mineurs pourraient-ils supporter les longs mois de misère ? Seraient-ils assez héroïques pour aller jusqu'au bout ?

Pourtant, il le fallait ; on ne doit pas céder à l'avidité croissante des exploiteurs, si on ne veut pas qu'elles couvrent tout, pareilles au raz-de-marée qui ronge les rivages.

Nous avons dit que le père Blaise était un grand vieillard ; par extraordinaire, le travail de la mine n'avait pas arqué ses jambes ni développé le torse outre mesure.

Il s'en allait lentement, oubliant tout, même le froid si vif sur ses vieux os. On ne devait pas retourner à la mine jusqu'à ce que le salaire fût assez élevé pour ne pas mourir de faim en travaillant. Ce qui occupait le père Blaise c'étaient les moyens de procurer des secours aux mineurs ; il avait encore à vendre quelques brochures socialistes, il en demanderait d'autres et il irait de village en village, racontant aux paysans dont on rend les fils pour les canons, les souffrances de leurs frères des mines, dont on prend la vie pour un travail accablant, profitable seulement à ceux qui sont déjà repus.

Si tout le monde eût été comme le père Blaise, on ne se fût pas contenté d'une augmentation de travail, on eût été jusqu'au renversement complet du vieil édifice maudit où s'épanouissent tous les crimes, mais le peuple a tant de fois été saigné aux quatre veines qu'il y regarde avant d'engager la lutte.

A la hauteur des promenades de la ville, le père Blaise s'arrêta, redressant sa haute taille, comme il avait fait en sortant de la mine ; c'était sa manière de se reposer.

Il allait reprendre sa marche, quand un bruit de voix enrouées et gazouillantes lui fit tourner la tête.

C'était un groupe d'ivrognes appartenant au monde bien pensant de la ville.

Son nom prononcé par l'un d'eux lui fit prêter l'oreille.

— Moi, disait une des voix, je ne vois qu'un homme à pendre là-dedans, c'est le vieux Blaise. — Mais veux-tu que je te soutienne, Victor, mon cher !

— Non, soutiens-toi toi-même, ivrogne. — Allons, allons, ne nous fâchons pas, dit un autre, il s'agit de rentrer chacun en bon état.

— Je m'en charge, moi, du père Blaise, dit le plus gros et le plus vieux des quatre.

— Toi, allons donc ! que peux-tu contre ce vieux drôle. Lui couper son travail, il est en grève. On ne peut pas même l'empêcher de vendre ses brochures. — Le mot brochures eut quelque peine à sortir de sa bouche avinée.

— Sentez-vous comme la chaussée se balance ?

— Ivrogne !

— Animal !

Ces mots, devenus parlementaires depuis que ceux d'esclaves ivres et repris de justice sont la fleur du beau langage, se croisaient avec feu.

— C'est moi qui aurais bientôt raison de la grève. J'enlèverais la fille au père Blaise, une belle enfant, ma foi, et je lui ferais savoir que si demain les ouvriers descendent dans les puits, on la lui rend sans dommage. Autrement !

— Bravo, Jean Préval, grognèrent les autres. Ah ! c'est Jean Préval, se dit Blaise ! Il suivait les quatre ivrognes, son pas s'enfonçant dans la neige après les leurs ; le vent avait soufflé sa lampe.

— Ah ! ça, hurla le gros homme, est-ce que vous voulez m'insulter, vous autres. Eh ! qui vous dit que ce n'était pas cela que je voulais faire !

— Le papa Séraphin, enlever une femme ! Des rires éclatèrent.

Ils étaient arrivés dans une rue étroite qui les resserrait les uns contre les autres ; l'âcreté de la discussion augmenta de ces bousculades.

— Ah ! ça, hurla M. Séraphin, est-ce que vous vous moquez de moi ?

— Un peu, mon cher, dit à demi-voix Jean Préval. Le gros homme entendit et allongea une main alourdie qui vint chercher l'oreille du persifleur.

Celui-ci se sentant atteint riposta par une poussée qui envoya M. Séraphin rouler sur une borne-fontaine, emportant dans l'une de ses mains crispées une mèche des cheveux roux de son agresseur.

Dégrisés par cette chûte, les trois amis se penchèrent sur leur camarade. Mais ce qu'ils virent était sans doute de nature à les épouvanter, car ils prirent immédiatement la fuite.

Le père Blaise, alors, obéissant à ce sentiment irraisonné qui porte l'homme et parfois la bête au secours de quiconque est en péril, se baissa à son tour sur l'homme assommé et chercha à se rendre compte de la gravité de la chûte.

Sa tête avait été jetée violemment sur la borne-fontaine ; elle s'y était ouverte.

Le père Blaise profita de l'eau qui coulait pour laver la blessure, mais, en vain, il ensanglanta à cette besogne ses mains et ses vêtements.

Il avait posé contre la fontaine son pic et sa lampe soufflée depuis longtemps, et, tout entier à la pensée de ranimer le misérable, il oubliait les infâmes projets qu'il venait d'entendre.

Reconnaissant ses efforts infructueux, il allait porter le corps à la pharmacie la plus proche, quand il se vit enveloppé.

Des agents, arrivés de Paris sur les bruits de grève, inauguraient leur arrivée.

L'arrestation était d'autant plus importante que l'homme assassiné était un des directeurs de travaux les plus impopulaires de la mine, et l'assassin le chef même de la grève.

Le piétinement de la neige indiquait que Blaise avait des complices ; ils avaient dû, au nombre de trois, amener la victime dans une rue profondément déserte, tandis que Blaise suivait son pic à la main.

On avait trouvé l'arme appuyée contre la borne-fontaine, l'assassin n'ayant pas eu le temps de fuir, avait été arrêté pendant qu'il s'assurait que M. Séraphin était mort.

Trois pères de famille furent arrêtés, c'étaient ceux qui avec Blaise, avaient organisé la grève. Le Lyonnais Gérard, dont la femme était morte à la peine, en voulant résoudre ce problème du travail de la femme, dont la solution est double : la prostitution ou la misère. Il avait trois enfants, l'aînée, une fille de douze ans, se fit le chef de la famille, elle se mit, la pauvrette, à blanchir pour le monde ; ses mains saignaient sous la morsure de l'hiver et de l'eau glacée, mais les deux petits avaient du pain.

Le second, Hermann, d'origine allemande, s'était marié tard, il n'avait qu'un enfant tout petit ; sa femme vendait au marché ; c'était une des moins malheureuses.

L'autre, Maréchal, avait comme le père Blaise une fille de seize ans.

Les deux fillettes ne manquaient ni d'intelligence ni de courage, elles réfléchirent que toujours ensemble on aurait peut-être un peu moins de désinvolture avec elles, car certains jeunes gens ne se privaient pas, quand elles passaient, de leur parler effrontément, sachant leurs pères en prison.

— Eh, Marguerite Blaise ! prête-moi tes yeux pour mettre dans ma lanterne.

— Eh, Rose Maréchal ! donne-moi tes cheveux pour m'en faire un nœud d'or à la conscription.

Mais les fillettes s'en allaient sans répondre.

Jean Préval, qui depuis longtemps suivait Marguerite, devenait de plus en plus insupportable, un soir il essaya de la retenir par sa manche, mais elle s'échappa en lui jetant au visage l'eau de la carafe qu'elle venait d'emplir à la fontaine.

Sans doute, quelque pensée arrêta la colère de Jean, ou plutôt il eut frayeur d'un groupe de mineurs qui s'avançaient au bout de la rue, car il disparut sans rien dire.

II. Le jugement

On n'avait fait nulle attention à l'explication donnée par Blaise, aussi il avait dédaigné de la répéter, attendant, disait-il, le jour du jugement.

La grève durait toujours, on agitait sur la ville comme une ombre sinistre la légende de l'homme assassiné, les mineurs et leurs familles étaient de la part de ce troupeau irresponsable qui tend la gorge au couteau des forts et à son tour égorge les faibles, l'objet d'une terreur stupide, pourtant la grève durait toujours.

Au jour du jugement, la salle était bondée de monde, les petits crevés du lieu avaient offert à leurs femelles des places comme pour une première à l'Opéra. La haute société s'étalait aux tribunes ; quelques mineurs ayant pénétré malgré tout se tenaient debout contre les murs.

Peu s'en fallut qu'on ne chargeât cette canaille. Les familles des accusés y avaient mis tant de persévérance et d'entêtement, qu'elles avaient fini par entrer, elles s'étaient groupées. Marguerite Blaise, reconnaissable à ses yeux de braise, Rose Maréchal à ses cheveux d'or, s'étaient si fort cramponnées à un pilier qu'on avait fini par se rappeler qu'elles avaient le droit d'assister au jugement de leur père.

La petite Gérard serrait contre elle ses frères, gros joufflus de trois à quatre ans.

Le procureur impérial de la République, à la suite d'un brillant réquisitoire, établit sur tous les points la culpabilité de Blaise.

Il n'y avait pas à hésiter, la passion politique avait été le mobile du crime. Les complices naturels étaient ceux qui, avec le vieillard, avaient organisé la grève.

Mais lui seul avait frappé ; le pic de mineur pouvait seul faire une blessure semblable à celle de M. Séraphin ; comme il avait soulevé la grève avec une énergie farouche, cet homme, c'était le souffle qui attisait la flamme. Il eut de suite plusieurs comparaisons poétiques et se complut dans une série d'images.

On eût dit qu'il ronronnait devant le public.

On entendit ensuite les témoins à charge.

C'étaient les agents qui avaient trouvé Blaise penché sur le cadavre, les mains et les vêtements couverts de sang, son pic appuyé contre la borne-fontaine.

Nul témoin à décharge. L'évidence était là, l'auditoire était convaincu de la culpabilité des accusés.

Il y eut donc curiosité plutôt que sympathie, quand Blaise se leva pour présenter lui-même sa défense.

— Messieurs, dit-il, si j'eusse été coupable j'aurais pris la fuite comme les compagnons de M. Séraphin qui, ivres comme lui, ont contribué, sans le vouloir, à sa mort.

Il n'y a pas d'assassins, il y a trois ivrognes dont l'un, M. Préval, a poussé son ami assez rudement pour le précipiter contre la fontaine.

Si je les suivais, c'est qu'ils avaient formé le projet d'enlever ma fille et de me la rendre en échange de la fin de la grève.

— On étouffe ici, disaient trois jeunes gens, mis avec la dernière élégance, en se glissant hors de la salle.

Non assez habilement cependant pour qu'ils ne rencontrassent pas les yeux ardents de Marguerite Blaise.

Le vieillard continua :

— Les deux autres, après M. Jean Préval, employé à la préfecture, sont M. Victor Legrand, négociant, et le jeune Ernest Leroy, fils d'un autre négociant.

Un indescriptible tumulte suivit ces paroles, il fut impossible de continuer l'audience.

Le lendemain, l'émotion était plus grande encore, les jeunes gens appelés se présentèrent hardiment. Chacun d'eux amenait avec lui des témoins qui pouvaient répondre d'où il avait passé la nuit.

Blaise était confondu, tant d'infamie dépassait ses prévisions.

Personne n'avait songé à ouvrir la main crispée de M. Séraphin, on y eût trouvé la mèche des cheveux rouges qu'en cherchant à se retenir dans sa chute il avait arrachée à Jean Préval.

Les trois amis de Blaise ne pouvaient invoquer l'alibi, ils avaient couché chez eux, le témoignage de la femme ou des enfants est toujours suspect. Il n'y avait contre eux que des preuves morales, mais elles étaient accablantes, tel fut l'avis du procureur.

N'étaient-ils pas les compagnons inséparables de Blaise et le directeur des travaux s'était-il vu dans la ville des adversaires plus violents ?

Blaise fut condamné à mort, les trois autres aux travaux forcés, aucun d'eux ne voulut signer son pourvoi.

III. La grève dernière

Les choses ont changé d'aspect, la grève s'est étendue à l'infini.

Nulle part ne montent ni ne descendent les bennes chargées d'hommes ou de minerai.

Sous les chevalements ressemblant de loin dans la plaine à des mâtures de navires, à des bras de potences ou bien encore aux tours roulantes que les anciens employaient pour la guerre, le silence profond emplissait la bouche noire des puits.

Partout carrières et mines étaient muettes, oui, partout.

Les carrières de pierre, d'argile, d'ardoise, d'albâtre, les mines de cuivre, de fer, de sel, d'or, de houille, de diamant, tout cela était désert d'un bout à l'autre du monde, carriers et mineurs faisaient grève.

Les Alpes, les Pyrénées, les Andes, Carrare, Sydney, la Californie, les îles Océaniques, n'avaient plus pour mineurs que les légions furtives des rats.

Et cette grève n'était pas la seule, les hommes, les femmes, les enfants, à quelque état qu'ils appartinssent, disaient : nous serons maintenant immobiles jusqu'à la fin de l'exploitation du troupeau humain, nous sommes las d'être un bétail, nous sommes la race humaine.

Les hommes de proie avaient essayé de l'intimidation, mais elle était sans effet, des promesses on en savait le résultat.

Les outils reposaient à terre, on souffrait, mais on restait ferme, car on voulait que ce fût réellement la fin, on employait contre la force brutale la force d'inertie.

Les monuments restaient inachevés, les vêtements n'étaient plus remplacés, le grain restait sans être moulu, la farine sans être mise en œuvre.

Nul recrutement ne se faisait plus, ni celui des jeunes gens pour donner à manger aux canons, ni celui des filles pour donner en pâture une chair vive et jeune aux appétits immondes des maîtres.

Les impôts n'étaient plus versés et quand on comptait sur un homme pour sévir, la frayeur le rendait impuissant, car la race humaine entière voulait être libre.

C'était la prise de possession par tous les hommes de l'univers entier.

Après l'exploitation de l'homme par l'homme, celle de la nature par l'homme allait commencer.

L'immense héritage des ancêtres allait enfin servir à autre chose qu'à créer le désespoir et la misère pour les uns, la jouissance et la domination pour les autres.

Les générations à venir étaient délivrées de mourir de faim par bandes comme les loups des steppes, tandis que d'autres meurent de pléthore.

Le vieux Blaise ne s'éveilla pas, il s'en était allé avec son rêve, son beau rêve de la grève dernière, dormir du grand sommeil où seulement repose le travailleur.

Sa fièvre s'était abattue sur lui et l'avait gracié. Les autres partirent dans la nuit du bagne.

IV. Marguerite

Seule parmi les parents des victimes, Marguerite Blaise ne pleura pas.

M. Jean Préval la poursuivait toujours de ses assiduités.

Elle ne répondait pas, mais on trouvait qu'elle eût dû s'en indigner davantage et quelques-uns déjà la blâmaient de cette patience.

La jeunesse presque toujours juste, s'était éloignée de Jean Préval plus encore que des autres ; quant à la partie moutonnière de la ville, elle donnait comme toujours raison à la chose jugée.

Quant à M. Jean, il espérait, quoique de temps à autre, voyant les yeux noirs de Marguerite fixés sur lui, il tremblât en lui adressant la parole.

Elle ne lui avait pas encore répondu une seule parole. La grève avait cessé.

Un soir qu'appuyé sur la poutre, il regardait monter et descendre la houille dans l'un des puits, Marguerite se trouva tout à coup devant lui, le regardant fixement comme à l'ordinaire.

Essayant d'avoir de l'audace, il voulut engager la conversation avec elle.

— Vous m'en voulez, Marguerite ?

Elle ne répondit pas.

— Votre père se trompait en m'accusant.

Elle le regarda bien en face sans rien dire.

Il continua :

— Je voudrais vous être utile, que voulez-vous de moi répondez, je vous en prie.

Il oubliait peu à peu ses craintes, se sentant pour Marguerite un violent caprice. Elle était fort belle, pâle et vêtue de noir, avec ses yeux noirs ardents.

Il se sentit pris d'une orgueilleuse pensée.

— Qui donc cherchiez-vous ici, Marguerite ? demanda-t-il.

— Vous, répondit-elle.

Il lui tendit la main. Alors ouvrant sur lui ses yeux phosphorescents et lui saisissant le poignet de sa main glacée, elle l'entraîna dans le puits béant.

Jean était mort quand on le retrouva au fond du gouffre. Marguerite vivait encore, et Rose Maréchal, en se penchant sur elle, devina plutôt qu'elle n'entendit ces mots : « J'ai fait justice, en attendant celle du peuple. »

Conclusion

La mère de M. Séraphin, riche rentière des environs de Clermont-Ferrand, désira avoir près d'elle le corps de son fils ; elle le fit exhumer et conduire au cimetière de l'endroit qu'elle habitait.

En retirant le corps de la première bière où il avait été déposé pour le mettre dans un cercueil de plomb, on remarqua, dans une des mains dont les chairs étaient déjà corrompues, la mèche de cheveux rouges alors à jour.

— Comme c'est étrange, dit-elle, au jugement l'assassin m'avait paru brun.

Les choses en restèrent là, pourquoi aurait-on troublé la sécurité d'un personnage respectable et bien pensant comme M. Jean Préval.

Louise Michel