Terre et Liberté
Aux soldats
C'est avec toi, pauvre frère d'armes que je veux m'entretenir. Ton sort m'attriste, me révolte, sort mérité, pourtant, car tu l'acceptes sans murmurer : tu peux tout et ne veux rien.
Parfois, j'entends le son lugubre du tambour, et regardant par une fenêtre, j'aperçois un millier d'hommes alignés docilement, conduits par un chef moustachu qui, se dandinant sur sa monture les toise insolemment en leur prodiguant menaces et injures.
J'ai dit hommes, je crois, je rétracte, car ils ont bien plutôt l'air d'un troupeau de brebis avec leur pasteur brandissant sa houlette, et les chiens hargneux qui aboient à l'entour.
Et encore, les douces brebis ont un air d'indépendance, elles causent, se débandent, exhalent des plaintes, et le berger a fort à faire avec elles. Vous, soldats, vous marchez l'oreille basse, le shako pesamment enfoncé sur la tête comme pour y emprisonner la pensée, les épaules meurtries sous le sac plein de cartouches, et les culottes rouges — couleur de sang — se balançant automatiquement à la voix du galonné, jusqu'à ce qu'il lui plaise de vous dire : Halte ! et lorsque de nouveau il vous criera ! Marche ! vous marcherez toujours, sans répit, harassés, suant, soufflant, et vous crèverez peut-être en route, sans qu'aucun frisson de rebellion ait parcouru vos veines, sans que vos lèvres aient exhalé un léger murmure d'indépendance !
Mais ne vous êtes vous donc jamais dit que vous pouvez tout par vous-mêmes, ô soldats, et qu'ils ne peuvent rien sans vous, ces chefs qui vous oppriment et vous humilient.
Mais ce seul homme qui vous fait tourner et faire des grimaces comme des polichinelles, de quel droit vous subjugue-t-il, et que sera-t-il le jour où éclatera votre colère ?
Ah ! qu'il vous serait facile, d'un seul geste, de les faire rentrer dans le néant, ces petits officiers gommeux, produits de notre société pourrie, qui, en vous martyrisant, ô prolétaires, aux bras robustes, oublient sans doute que c'est par vous qu'ils vivent, que c'est avec les sueurs de l'ouvrier qu'on a fabriqué leurs galons d'or et leurs épées flamboyantes, tragique mascarade aux couleurs criardes, insultant aux couleurs sombres de votre misère !
Avez-vous un seul instant réfléchi à cette épouvantable mission que les bourgeois vous ont confiée ?
Vous êtes là, vous disent-ils, pour défendre la patrie ! Qu'est-ce donc que la patrie, dites-moi ?
En avez-vous une, ô éternels martyrs de la faim, éternelles victimes de l'oppression capitaliste ?
La patrie, affirment-ils, c'est la terre où vous êtes nés, où vous avez vos affections, vos biens.
Certes oui, j'aimerais la terre où je suis né, si j'en gardais un souvenir riant, si j'avais, petit enfant, puisé un lait vivifiant à ses robustes mamelles.
Mais vous fut-il bien hospitalier, ce sol où les premiers vagissements que vous fîtes entendre furent ceux de la faim, où, à vos premiers regards se présenta le douloureux tableau de la misère !
Vos affections ? — Par cela même que vous en avez, ne devez-vous pas maudire les lieux où elles ont souffert !
Des biens ? — En possédez-vous ? — Non ! — Vous n'avez donc pas à les défendre.
La voilà donc tombée cette fameuse définition du mot patrie ! Ah ! si en un seul coin de l'univers vous pouviez goûter le bonheur, ce coin-là vous le chéririez, je le conçois aisément, je vous pardonnerais de lui donner ce nom que nos petits-enfants ne trouveront plus dans les dictionnaires.
Mais, en quelque endroit que vous traîniez votre amère existence, y aura-t-il jamais un couvert dressé pour vous au banquet de la vie ?
Non, il n'y a pas de patrie pour les misérables.
Ceci admis, il est absolument logique que, si une guerre survient, ce sont ceux-là qui possèdent, c'est-à-dire les bourgeois, qui doivent s'ériger en défenseurs de leurs biens.
Or, regardez dans vos rangs, soldats, et vous chercherez vainement les fils de la bourgeoisie. Ceux-là n'ont garde d'aller se faire tuer. Ils sont médecins, avocats, que sais-je ? Parce que la fortune de leurs pères — fortune toujours volée sur le pain de l'ouvrier et fécondée de ses sueurs — leur aura permis d'acquérir une instruction qui vous a été refusée à cause de votre crime de naissance : la pauvreté !
Et alors, de déduction en déduction, vous assisterez à ce raffinement de cruauté de la société bourgeoise ; tandis que pour protéger les biens de ceux qui possèdent, coulera à flots votre sang, à vous qui ne possédez — et ne posséderez jamais rien, — eux, les riches, solidement claquemurés dans des appartements chauds et confortables, feront retentir les grands mots d'héroïsme et de patrie en danger. Que dis-je ? Non contents d'agiter tous ces mots sonores, sans venir à votre aide, non contents de vous regarder crever en se chauffant philosophiquement les pieds, ils trafiqueront sur votre misère. Ils exploiteront vos infortunes. Et c'est pour cela que vous mangerez du pain noir, que vous chausserez des souliers de carton ; — souvenez-vous de 70, c'est un bourgeois qui l'a dit :
En volant sur le pain et l'habit du soldat.
François Coppée.
Pendant que des banquiers, sinistres pontes, jouant à la Bourse vos victoires ou vos défaites, s'enrichiront scandaleusement, d'autres gagneront des millions en vendant des canons au pays, et tout en bavant sans cesse leurs éloquentes protestations de patriotisme, ils lui soutireront ses derniers sous à cette patrie qu'ils adorent !
Et lorsque la sanglante comédie sera jouée, quand ils auront suffisamment — sanglants oiseaux de proie — sucé le sang des cadavres fumants, alors, les poches et le ventre pleins, ils vous diront les farceurs : Soldats, vous avez vaillamment combattu !
Voilà, soldats comment s'accomplit une guerre.
Examinons-en les résultats :
Si votre pays est victorieux, qu'y gagnera le travailleur ?
La réponse est toute prête. Qu'a gagné l'ouvrier allemand, lors de la sanglante épopée de 1870 ; quelle part a-t-il eue des cinq milliards que son gouvernement a extorqués à la France ? Il est devenu plus misérable qu'autrefois, le sol vainqueur est devenu moins habitable encore pour le pauvre que par le passé : les émigrations incessantes des prolétaires transrhénans ne sont-elles pas la preuve irréfutable de leur croissante misère ?
Et si votre pays est vaincu, on lèvera des impôts écrasants qui, sous quelque forme qu'on les travestisse (augmentation de loyers ou du prix des denrées, impôt sur la matière première qui fera diminuer la main-d'œuvre), retomberont toujours sur le petit consommateur.
Voilà donc le dilemme qui vous est posé, travailleurs déguisés en soldats, voilà les bénéfices que vous acquerrez à verser votre sang pour satisfaire les coteries ambitieuses, affamées de gloire, pour étancher la soif de richesse des gros banquiers qui établiront des Sociétés de pépites tonkinoises et autres sur vos cadavres fumants ! Vous voyez que de quelque côté que tournera la roue, la partie pour vous n'est pas belle.
Et d'ailleurs, lorsque Ferry a un différend avec Bismark, pourquoi donc ne se battent-ils pas entre eux ? Avez-vous rien à démêler avec les tripotages ténébreux de ce tas de coteries chauvines, qui vous aboient sur tous les tons le mot Patrie, et qui vous enseignent la haine de l'étranger avec votre premier bégaiement. Est-il rien de commun entre le pain de vos enfants et les questions diplomatiques ?
Un mot pour terminer, soldats :
Une force odieuse vous a mis pour cinq années les menottes aux mains, et au col le numéro flétrissant du bagne. Une nouvelle force saine et invincible brisera bientôt les entraves qui vous meurtrissent.
C'est la force de la misère longtemps comprimée ; c'est la force du peuple en courroux qui veut jeter ses haillons.
Voulez-vous être avec nous, soldats, voulez-vous vous unir à vos frères de souffrance, au jour prochain du châtiment des repus, et, arborant soudain notre éclatant drapeau rouge, mêler vos képis à nos casquettes de travailleurs ?
Ou bien, obéissant servilement à la voix de vos chefs — de vos bourreaux — marcherez-vous contre nous, contre vos anciens compagnons d'atelier, contre les révoltés qui veulent reconquérir leur droit à l'existence.
Car, n'est-ce pas là le but principal de votre esclavage de cinq années ? N'est-ce pas pour aller massacrer vos frères de Paris, de Saint-Etienne et d'Anzin, etc., que l'on vous donne un fusil — à la plus grande satisfaction des seigneurs bourgeois, dont vous sauvegardez les biens, ce qu'ils appellent : Protéger l'ordre.
Non, soldats, vous ne ferez pas cela, vous viendrez avec nous, parce qu'alors disparaîtra l'oppression, sous laquelle vous gémissez, alors seront châtiés vos bourreaux d'aujourd'hui ; alors seront jetés au feu vos uniformes — livrées déshonorantes — et votre main nerveuse ressaisira le marteau ou la lime.
Soldats, ne connaissez donc plus qu'un cri de ralliement : Liberté, égalité, pour tous et plus de patrie !